Pourquoi l’administration Trump harcèle ce juge français
Nicolas Guillou parle vite. Depuis 2023, ce Français travaille à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, chargée de poursuivre les crimes de guerre.
Avant cela, ce juriste spécialisé en droit international âgé de 50 ans a œuvré pour des tribunaux spéciaux au Kosovo et au Liban. En 2023, Guillou et d’autres hauts magistrats de la CPI ont délivré un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine pour la déportation d’enfants ukrainiens vers la Russie, un crime contre l’humanité selon la Charte de l’ONU.
La procédure visant Vladimir Poutine n’a surpris personne. Le véritable séisme est survenu en novembre 2024, lorsque la CPI a lancé des mandats contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et son ministre de la Défense Yoav Gallant pour des accusations de génocide.
Les Etats-Unis, qui protègent Israël, ont immédiatement riposté sur ordre du président Donald Trump. Neuf juges et trois procureurs ont été frappés de sanctions personnelles. Nicolas Guillou en fait partie.
Dans son unique interview accordée à ce jour au quotidien Le Monde, Nicolas Guillou raconte être devenu du jour au lendemain persona non grata pour les citoyens et les entreprises américains. Tout contact avec lui est devenu interdit.
Des services comme Amazon, Airbnb ou Paypal lui sont désormais inaccessibles. Nicolas Guillou raconte:
Même une banque française qui avait des liens avec les Etats-Unis a fermé ses comptes. Quant aux trois grandes cartes de crédit américaines — Visa, American Express et Mastercard —, elles ne fonctionnent plus. Pour un magistrat actif à l’international, c’est une vraie catastrophe.
«Du jour au lendemain, on se retrouve sans aucun moyen de paiement», résume Nicolas Guillou. Aux yeux de la justice américaine, le juge est désormais placé sur la même liste noire que quelque 15 000 terroristes, chefs de gangs ou parrains de la mafia:
Depuis sa création, en 1998, la CPI est habituée aux pressions politiques. Lorsqu’elle s’en prenait surtout à des dirigeants africains, on l’accusait d’avoir une vision «coloniale». Aujourd’hui, ce sont les grandes puissances qui l’attaquent, à commencer par les Etats-Unis, dont le président Bill Clinton avait pourtant signé l’acte fondateur. Ni Washington ni Moscou ne l’ont toutefois ratifié.
Le véto pour limiter les poursuites de la CPI
Grâce à leur droit de veto, les superpuissances empêchent les enquêtes de la CPI sur leur territoire ou celui de leurs alliés, comme Israël. Vladimir Poutine a toutefois été poursuivi à cause de l’Ukraine, Benjamin Netanyahou à cause des actions de ses troupes en Palestine.
Amnesty International réclame que la CPI fasse preuve de beaucoup plus de fermeté face à Donald Trump et Vladimir Poutine. L’ONG appelle l’Union européenne à activer sa loi de rétorsion contre les sanctions américaines. Mais ce mécanisme est largement symbolique, il se limite à refuser toute entraide judiciaire lorsque Washington sanctionne des entreprises européennes faisant affaire avec des pays comme Cuba ou l’Iran.
Des diplomates bruxellois mettent en garde contre son activation. Donald Trump pourrait, en représailles, suspendre l’aide militaire à l’Ukraine. Ils recommandent plutôt de renforcer l’indépendance numérique de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis. La CPI a ainsi décidé de remplacer les systèmes informatiques de Microsoft par l’alternative allemande Opendesk.
Même parmi les Etats membres de la CPI, la ligne dure du tribunal ne fait pas l’unanimité. Depuis le mandat d’arrêt contre Benjamin Netanyahou, l’Allemagne notamment, grand soutien d'Israël, a pris ses distances avec la jurisprudence de la cour.
Lors de l’assemblée parlementaire de la CPI en décembre dernier, la majorité des 125 Etats parties ont plaidé pour un «dialogue constructif» avec les Etats-Unis. Ils exhortent le tribunal à se concentrer davantage sur des criminels des droits humains «classiques», comme le groupe Boko Haram ou l’ex-président syrien Bachar al-Assad.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
