«Des enfants ont franchi la frontière à Ceuta sans que leur mère le sache»
Helena Maleno Garzón est une militante des droits humains et chercheuse hispano-marocaine. Elle est membre fondatrice de l’organisation de défense des droits humains «Caminando Fronteras» qui gère une ligne d’aide destinée aux personnes en détresse en mer. Elle raconte la situation dans l'enclave de Ceuta.
Que fait Caminando Fronteras – et pourquoi votre organisation est-elle nécessaire?
Helena Maleno: Nous gérons deux lignes téléphoniques d’aide: l’une est destinée aux personnes qui se trouvent sur les routes migratoires et sont dans une situation mettant leur vie en danger. Pour cela, nous nous coordonnons avec les services de secours. La deuxième ligne est destinée aux proches des personnes réfugiées. Nous les accompagnons dans leurs recherches lorsqu’un membre de leur famille est porté disparu, ainsi que lors du processus d’identification lorsque des corps sont retrouvés. J’aimerais beaucoup que notre organisation ne soit pas nécessaire.
A quoi ressemble actuellement votre travail à Ceuta?
Nous recensons actuellement les victimes des deux côtés de la frontière et accompagnons les familles des personnes portées disparues ou décédées.
Comment procédez-vous?
Nous travaillons avec les autorités espagnoles, qui se chargent d’identifier les victimes. Nous indiquons aux familles où elles peuvent signaler la disparition de leurs proches et transmettons les informations aux autorités. Du côté marocain également, nous apportons notre soutien pour l’identification des victimes. Ce travail est très complexe, car les personnes décédées ne viennent pas uniquement du Maroc, mais aussi du Soudan, d’Erythrée ou d’autres pays.
Votre organisation est en contact avec les proches. Comment vivent-ils cette situation?
Ceux qui le peuvent viennent à la frontière avec des photos de leurs proches ou les recherchent dans les morgues marocaines.
Des mères et des pères cherchent désespérément leurs enfants sans savoir s’ils sont encore en vie. Certains ont pu retrouver leur famille. D’autres pourraient être morts, car des enfants figurent également parmi les victimes. C’est pourquoi il est si important que les enfants qui se trouvent encore à Ceuta puissent entrer en contact avec leur famille et que des recherches actives soient menées pour retrouver leurs proches. C’est aux autorités de s’en charger, car les familles n’en ont souvent pas les moyens.
Quelles sont les demandes des proches qui appellent votre ligne d’aide?
Depuis la semaine dernière, des dizaines de familles nous ont contactés. Les demandes sont très diverses: certaines souhaitent simplement obtenir des informations, d’autres ont besoin d’un accompagnement juridique. Certaines familles ont besoin d’aide pour effectuer un test ADN afin de déterminer si leur proche figure parmi les victimes. Lorsque c’est le cas, nous les accompagnons parfois jusqu’aux funérailles. Des proches de personnes décédées nous contactent également parce qu’ils n’ont pas pu assister à leur inhumation. Nous leur envoyons alors, par exemple, une photo de la tombe ou leur apportons un soutien psychologique.
Comment pouvez-vous aider les proches dans cette situation aussi trouble?
Parfois, nous parvenons à retrouver des personnes qui, jusque-là, n’avaient aucun moyen de contacter leur famille. Nous en retrouvons d'autres dans les morgues. Mais il y a de nombreuses personnes portées disparues. Nous partons du principe que leur nombre est largement supérieur à celui des morts retrouvés jusqu’à présent. Il nous faudra encore du temps avant de connaître le nombre réel de victimes.
Attention: image difficile
Votre organisation parle actuellement de 141 morts, contre 78 selon les autorités espagnoles. Pourquoi ces chiffres sont-ils si différents?
Nous ne comptons pas seulement les victimes du côté espagnol, mais aussi celles du côté marocain. Le chiffre de 78 correspond au nombre officiel de personnes décédées du côté espagnol de la frontière. Qu’une personne soit morte du côté espagnol ou du côté marocain, elle est victime de ce qui s’est passé à Ceuta. Il est important de préciser la date, car le nombre de victimes va encore augmenter. Le chiffre de 141 date du 4 août.
Selon vous, comment les autorités espagnoles gèrent-elles la situation?
Le gouvernement espagnol a réagi trop tard en mettant en place des mesures de protection et une aide humanitaire. Ce sont surtout les organisations d’aide et une partie de la population locale qui prennent en charge ce travail.
Quel est actuellement le principal défi?
Les corps doivent être identifiés le plus rapidement possible afin que les familles puissent avoir des réponses. Il faut disposer de lieux où les survivants puissent être hébergés et nourris dans la dignité. Ceux qui souhaitent demander l’asile doivent pouvoir le faire. Et surtout, les enfants doivent désormais être prioritaires. Leur situation est particulièrement précaire.
Pendant que des proches recherchent leurs enfants, des images et des vidéos circulent sur les réseaux sociaux, représentant les personnes migrantes à Ceuta comme des zombies ou se réjouissant du nombre de morts. Cela vous surprend-il?
Non. Beaucoup de gens voient les images de Ceuta sans se dire: «Des êtres humains comme nous sont morts». Les migrantes et les migrants originaires d’Afrique sont régulièrement déshumanisés en Europe. Cela a beaucoup à voir avec le racisme envers les personnes originaires d’Afrique et envers les musulmans. Cela m’inquiète.
(adapt. tam)
