Un livre clandestin raconte l'horreur en Iran: «Il poignardait un garçon»
A Téhéran, on craint beaucoup de choses: le régime des mollahs, les bombardements des Etats-Unis et d'Israël, l'inflation. On craint même les étoiles. A chaque point lumineux dans le ciel, les habitants se demandent: «Est-ce un drone… ou simplement un astre?»
Ces observations se retrouvent dans les «Carnets de Téhéran», le livre d'un chauffeur de taxi et professeur d'art. Il a pu être sorti clandestinement du pays malgré la guerre et la coupure d'internet, et compte parmi les rares témoignages qui racontent, sans censure, la dure vie de la population iranienne. L'ouvrage relate notamment des soulèvements contre le régime de l'hiver 2025/26 et des massacres par lesquels ils ont été réprimés.
Un auteur qui risque la peine de mort
Ces «nouvelles d'un pays assiégé», très soigneusement vérifiées et disponibles en anglais, viennent de paraître en allemand. Il n'y a pour l'heure pas de traduction en français. L'auteur se cache derrière le pseudonyme de Raha Nik-Andish.
Si son identité venait à être connue, il devrait s'attendre à la peine de mort, car l'Iran est, avec la Chine, le pays comptant le plus grand nombre d'exécutions au monde. Cependant, et malgré les répressions, de plus en plus d'Iraniens sont prêts, comme l'auteur de ce livre, à donner leur vie pour que le monde sache à quel point la population civile souffre de la guerre et du régime de violence des mollahs.
Dans l'ouvrage, on peut lire qu'en janvier 2026, un ami a appelé Raha Nik-Andish et lui a dit: «On va au parc Gheytarieh. Viens avec nous.» Une foule immense s'était rassemblée dans le parc. Selon l'auteur, la pression économique avait effacé les différences entre les classes supérieures et inférieures. Le mécontentement était devenu universel.
👉 L'actu en direct sur la guerre en Iran, c'est ici
L'horreur absolue
Les unités spéciales du gouvernement ont d'abord utilisé des gaz lacrymogènes contre les manifestants, mais, soudain, elles se sont mises à tirer à balles réelles. Des protestations ont également eu lieu dans d'autres quartiers. On entendait des coups de feu partout.
Raha Nik-Andish a vu un fonctionnaire assis sur le corps d'un adolescent. Le bras du policier montait et descendait, mais aucune matraque n'était visible dans sa main. «Je me suis approché un peu plus», écrit l'auteur avant de poursuivre:
Ce n'est que vers trois heures du matin que la ville se serait calmée.
Le soir suivant, les gens sont à nouveau descendus dans la rue. Cette fois, les forces de police sont apparues en bien plus grand nombre. Des véhicules blindés équipés de mitrailleuses étaient également visibles. Plus tard, on a appris par la BBC Persian que, lors de ces deux jours de manifestations, les 8 et 9 janvier 2026, des milliers de personnes avaient été tuées.
Ambiance de fête après la mort de Khamenei
En février 2026, les Iraniens se préparaient de plus en plus à la guerre. Ils réfléchissaient à des itinéraires de fuite, retiraient leurs économies, constituaient des réserves et des stocks de bougies, et remplissaient des bidons d'essence. Les attaques ont commencé le 28 février. La nouvelle s'est rapidement répandue que la maison de l'ayatollah Ali Khamenei avait été touchée et que le guide suprême était mort.
Les gens sont alors sortis spontanément sur leurs balcons, et les rues se sont rapidement remplies. Raha Nik-Andish écrit:
Bientôt, des fresques officielles représentant Ali Khamenei sont apparues dans toute la ville, accompagnées des mots «guide martyr». Sur certaines de ces images, le visage du chef religieux décédé a été maculé de terre par des inconnus.
Le prix de la guerre
De violentes explosions dans les environs proches ont ébranlé l'immeuble dans lequel vivait Raha Nik-Andish. Sa peur a encore augmenté lorsque Donald Trump, après près de 40 jours de guerre, a menacé de renvoyer l'Iran «à l'âge de pierre». C'était une «situation inimaginable», selon l'auteur, «de savoir que quelqu'un veut vous tuer et que tout le monde attend de mourir».
Les ultimatums du président américain et ses menaces de bombarder des ponts, des centrales nucléaires, des centrales électriques et d'autres infrastructures étaient perçus comme une punition collective.
Certaines de ses connaissances soutenaient la guerre, d'autres la rejetaient. Cela a même créé des tensions au sein du cercle familial de l'auteur. Certains partisans de la guerre ont changé d'avis en réalisant à quel point celle-ci coûtait en vies innocentes.
Alors que Raha Nik-Andish voulait retirer de l'argent liquide en ville, en mars, une explosion s'est produite à proximité immédiate. Les rues étaient remplies d'une fumée noire et épaisse. Il a vu des corps et du sang partout. La bombe avait détruit un poste de police, mais avait aussi tué de nombreux passants. Des débris avaient enseveli un bus bondé.
Téhéran plutôt que Paris
L'auteur aurait pu vivre en sécurité, sans guerre ni terreur des mollahs. Il vivait à Paris et avait obtenu un master en art. Mais, au printemps 2025, il est retourné à Téhéran. Il en avait assez de la recherche d'emploi sans issue en Europe, épuisé par les «entretiens d'embauche qui ne mènent à rien» et par une vie dans des chambres guère plus grandes qu'un débarras. Il voulait par ailleurs être auprès de son père, atteint d'Alzheimer, qui n'avait plus longtemps à vivre.
A Téhéran, Raha Nik-Andish peut enseigner l'art dans une université, mais la rémunération est si mauvaise qu'il doit encore travailler de nuit comme chauffeur de taxi. Quiconque souhaite obtenir un poste permanent mieux rémunéré à l'université doit se soumettre à un contrôle des gardiens de la révolution islamique.
Perte d'espoir chez les jeunes
Une enseignante universitaire qu'il connaît lui confie:
Le livre «Carnets de Téhéran» réunit de nombreuses voix individuelles de ce genre. Il documente à quel point l'atmosphère est devenue pesante. L'auteur qualifie l'Iran de «prison». Au volant de son taxi, il engage la conversation avec un père de famille monté à bord avec deux enfants. Raha Nik-Andish lui demande s'il a peur de la guerre. Le passager répond par la négative et dit:
Selon l'auteur, la notion d'identité iranienne échappe à toute catégorisation simpliste. Le rapport à son propre pays est empreint de contradictions:
Avec une amie qui ne porte pas de voile, il se rend à une exposition d'artistes iraniennes. A l'entrée du musée se trouvent deux agentes de sécurité portant le tchador, qui demandent à toutes les femmes de se couvrir les cheveux. La plupart s'y conforment, mettent un foulard ou un vêtement, pour le retirer dès qu'elles sont à l'intérieur. Cela montre, écrit l'auteur, à quel point la vie de nombreuses Iraniennes est dédoublée. Ce qui peut être dit et fait en privé ne peut pas simplement être répété dans l'espace public, sous peine de sanction, voire parfois de mort. Il existerait un «duel quotidien entre l'autorité de l'Etat et la vie de la société civile».
Des actes de résistance dans la vie quotidienne
Lors des cérémonies funèbres, de plus en plus fréquentes, de nombreuses personnes présentes ne s'habillent plus traditionnellement en noir, mais apparaissent en blanc. Au lieu de se plonger dans les prières et les lamentations, elles applaudissent et dansent. Selon Raha Nik-Andish:
«Carnets de Téhéran» constitue un complément important aux articles de presse sur la guerre en Iran. Il documente de manière impressionnante ce que pense et ressent la population civile, ainsi que la difficulté de son quotidien.
