Oleg a été torturé par les Russes, on l'a rencontré juste avant sa mort
Les premiers jours de liberté d'Oleg Kotov seront aussi les derniers de sa vie. Il n'est alors même plus capable de manger. Ce jour-là, sa femme, Svitlana aspire sa soupe à l'aide d'une grosse seringue avant de l'injecter directement dans son estomac via une sonde. Il n'en perçoit presque plus le goût. Seules les vapeurs qui s'en dégagent lui en rappellent encore la saveur.
Assis au bord de son lit, les bras appuyés sur le matelas, les jambes ballantes, l'homme de 59 ans est extrêmement amaigri. Il s'efforce de sourire. «Délicieux», souffle-t-il. Oleg Kotov ne parle plus que par courtes phrases. Chacune de ses respirations est sifflante.
Pour mieux comprendre l'état dans lequel se trouve Oleg Kotov, il faut revenir quatre ans en arrière.
«C'est toi, Kotov?»
Nous sommes le 23 avril 2022, dans l'oblast de Kharkiv. L'invasion russe a commencé deux mois plus tôt et est en difficulté, les troupes de Poutine ayant échoué à prendre Kiev. Oleg, policier à la retraite, discute avec des voisins dans son village natal, lorsque des soldats russes débarquent, «dans de belles voitures», raconte-t-il. Ils s'arrêtent devant lui, descendent du véhicule et lui demandent:
Il acquiesce. Il n'en faut pas plus. Ils pénètrent par la force dans sa maison, emportent avec eux tous les appareils électroniques… et Oleg lui-même.
Dans une gare à proximité, ils interrogent le pauvre homme. Au début, tout semble normal, se souvient le retraité. Puis les soldats posent des questions sur ses fils et leurs activités. L'un d'eux travaille alors à Kharkiv, assiégée par les forces russes.
Puis, un homme arrive avec des papiers. «Ils savaient que je n'avais pas dit la vérité», explique Oleg. L'interrogatoire se déplace au sous-sol — un mauvais signe. A partir de cet instant, plus rien n'a été pareil. Le voilà plaqué dos contre un mur, les bras et les jambes écartés.
On lui assène de violents coups dans la poitrine. Au sixième coup, reçu en plein cœur, il s'effondre. Les bourreaux apportent ensuite un Tapik, un ancien téléphone militaire soviétique transformé en instrument de torture pour administrer des décharges électriques. On le surnomme «le crocodile», en raison des pinces que l'on fixe sur les mamelons, les parties génitales ou dans l'anus. Kotov résume son supplice en une phrase:
Son témoignage est celui de milliers de civils ukrainiens enlevés et torturés par les forces d'occupation russes. Arrêtés et détenus sans prévenir et sans jugement, ils n'ont accès ni à un avocat ni à leurs proches.
Passé à tabac un mois durant
Pour Oleg, le pire reste pourtant à venir. On le transfère ensuite à Hoptivka, à la frontière russe. Il décrit un hôtel de cinq étages. On l'installe dans le coin d'une grande pièce, entouré d'hommes. Le retraité ne sait pas ce qui l'attend.
L'un d'eux s'assied devant lui, sort un couteau et lance: «Alors, qu'est-ce que tu en dis, on te coupe les oreilles?». Mais cela n'est destiné qu'à l'intimider. Leur véritable intention est de le passer à tabac. Ils le rouent de coups au niveau de la cage thoracique, d'abord assis, puis debout. Oleg finit par s'écrouler et perdre connaissance. Puis le Tapik revient.
Le jour suivant, les sévices recommencent. Ils dureront près d'un mois. Oleg quittera l'«hôtel» avec trois côtes cassées.
L'horreur aux camps de Chebekino et de Zaraïsk
Il est ensuite transféré dans un camp à Chebekino, dans l'oblast russe de Belgorod. La spécialité de la maison? Les gardiens qui débarquent au milieu de la nuit pour s'en prendre aux détenus, à coups de matraque. Sur les fesses. Dans l'anus. Puis de nouveau «le crocodile». Ou encore des fers brûlants appliqués sous la plante des pieds. Sans oublier les masses de différents poids ou les instruments de dentiste que les interrogateurs étalent devant les prisonniers.
Oleg reste huit mois à Chebekino.
Puis direction le centre de détention provisoire de Zaraïsk, près de Moscou. Pour son arrivée, il a droit à un passage à tabac collectif. On l'emmène ensuite à Stary Oskol. C'est là que les problèmes de santé commencent: Oleg est frappé par une pneumonie. Ses geôliers lui répètent, pour le démoraliser, qu'il mourra étouffé par la maladie.
Mais la réalité était en fait bien pire que cela. En entendant les conversations des médecins, il comprend qu'il souffre en fait d'un cancer. Si personne ne le lui annonce officiellement, à partir de ce moment-là, les gardiens et ses tortionnaires le laissent soudainement tranquille.
Libéré pour mourir
Retour dans le présent. En juin 2026, les détenus du camp ont l'ordre de se mettre en rang. On leur enfile des sacs en tissu sur la tête. On les met dans un camion, puis dans un avion, puis dans un autre camion. L'un des prisonniers souffle qu'il s'agit sans doute d'un échange. Kotov répond:
C'était pourtant bien le cas. Quelques heures plus tard, après quatre ans de captivité dans des conditions atroces, Oleg est libre.
«Et maintenant, me voilà», dit Oleg, les yeux perdus dans la cour. Les oiseaux chantent. La nuit précédente, des missiles russes se sont abattus sur Kiev. Ils frapperont de nouveau la nuit suivante.
Svitlana Kotova se tient devant lui et lui caresse doucement la tête. Elle lui a écrit tous les mois durant ses quatre ans de captivité, mais Oleg n'a reçu que deux de ses lettres. Les commissures de ses lèvres tremblent. Ses yeux s'emplissent de larmes. Il pose sa tête contre la poitrine de son épouse, qui le serre dans ses bras, enfin.
Sept jours après notre entretien, Oleg Kotov s'endort pour ne plus jamais se réveiller.
(Adaptation en français: Valentine Zenker et Alexandre Cudré)
