«Victor Orban a certainement surestimé sa popularité»
L'ère Orban est terminée. Après seize ans consécutifs à la tête de la Hongrie, vingt au total avec son précédent mandat, l'homme fort de ce pays d'Europe centrale, 62 ans, laisse la place à un jeune loup ambitieux, Peter Magyar, 45 ans. Le politicien de centre-droit l'a empoché face au candidat nationaliste au premier tour de l'élection, avec 53,6% des voix, contre 37,9% pour son opposant.
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Qu'est-ce que cette élection représente pour la Hongrie, mais aussi pour l'Union européenne, l'Ukraine, la Russie et l'équilibre des pouvoirs en Europe? On en discute avec Nicolas Hayoz, professeur émérite du Département d'études européennes et de la slavistique de l'Université de Fribourg.
Le public occidental découvre Peter Magyar, qui a vaincu Victor Orban. Quel est son profil?
Il a été élu sur la promesse de combattre la corruption et assainir les finances publiques et l'économie hongroise, complètement rouillées par le système mis en place par Viktor Orban. C'est un homme, par ailleurs, issu de ce système, qu'il connaît bien, puisqu'il était membre du parti au pouvoir, le Fidesz, jusqu'en 2024. Sur le plan des valeurs, il continue dans la ligne de ce parti: c'est un conservateur, comme la plupart des citoyens des pays de la région.
On pourrait le comparer à un politicien de la CDU (réd: conservateurs de centre-droit), en Allemagne. Et surtout, il est axé sur le compromis et prêt à collaborer avec l'Europe.
Son profil europhile, c'est vraiment ce qui a permis son élection?
La différence est surtout générationnelle. Il fait partie d'une nouvelle génération. Il s'adresse à toute une frange des jeunes qui parle anglais et veut venir étudier en Europe. Il s'est montré proche des gens avec un discours axé sur les soucis et problèmes quotidiens. Il n'a pas le style manichéen ou populiss.te d'Orban, qui n'arrive plus à convaincre.
Cela a payé. S'il avait été un opposant complètement hors du sérail, je pense que ça aurait été beaucoup plus difficile de s'imposer pour lui.
Victor Orban a rapidement concédé sa victoire. On aurait pu penser qu'il allait vouloir contester sa défaite, comme Trump. Est-ce bon signe?
Il n'avait pas vraiment le choix. La victoire de Magyar était tellement claire qu'il n'avait pas de grande marge de manœuvre. L'écart s'est, par ailleurs, creusé assez rapidement. Victor Orban a certainement surestimé sa popularité. De son côté, Peter Magyar a fait une excellente campagne qui a su mobiliser les jeunes en grand en grand nombre.
Comment ça?
Peter Magyar a gagné avec 53,6% des voix, mais devrait
gagner près de deux tiers des sièges du Parlement. Cela est dû à un système majoritaire sur le style du «gagnant remporte tout», comme aux Etats-Unis. Sauf que le modelage des circonscriptions qui a permis la victoire de Magyar avait été modifié par Orban pour lui favoriser la victoire. Il n'avait jamais prévu ça. Magyar aura désormais les coudées franches pour appliquer ses réformes et même imposer des changements constitutionnels comme bon lui semble — comme Orban jusqu'à présent.
Sans le soutien et les milliards de l'Union européenne, il n'y arrivera pas: la Hongrie, avec ses 9,5 millions d'habitants, est trop petite. La Pologne, à qui on la compare parfois, a une population de 37 millions d'habitants et une économie de marché hyper dynamique.
Quelle est la différence entre un système comme on le trouve en Hongrie et dans la Russie de Poutine?
Il y a tout de même une différence entre ce système imparfait, mais où les rouages politiques de base fonctionnent, et une autocratie à la Poutine. Victor Orban a instauré un régime destiné à le servir, grâce à un système de propagande et une société civile à sa botte. Poutine, lui, a éliminé les médias, sa société civile et tous les acteurs libres. Ce n'est pas une dictature comme en Russie, mais on voit aussi l'ironie de ce genre de mécaniques: le système qui devait servir le détenteur du pouvoir peut le desservir en cas de changements.
Un autre point central de cette élection, c'est l'Ukraine et la Russie. Comment Magyar est-il positionné?
Avec le temps, Viktor Orban s'est positionné de plus en plus en faveur de Moscou et contre Kiev. Quand il a déclaré que «l'Ukraine est la menace principale» pour la Hongrie, il s'est montré dégueulasse envers Zelensky. Puis il a entraîné l'Europe entière dans son système de chantage, en bloquant les fonds que l'Union européenne voulait allouer à l'Ukraine. Mais le peuple hongrois n'est pas fondamentalement anti-ukrainien. Je pense qu'il a été aveuglé par ses liens privilégiés avec Poutine et n'a pas vu qu'il se mettait une partie importante de ses électeurs à dos.
Pour la petite histoire, c'est le même slogan qu'en 1989, lorsque la Hongrie se réveillait face à l'URSS en train de s'effondrer, alors que l'Armée rouge y était encore stationnée. A l'époque, Orban était un jeune politicien qui faisait partie de ce mouvement.
Vous venez sur un point que je voulais aborder. Quand Orban a été élu pour la première fois, lui aussi promettait plein de réformes. Puis le temps a fait son œuvre... Magyar est-il destiné à suivre le même chemin?
Lors de sa première élection en 1998, Viktor Orban avait les cheveux longs, était dynamique et populaire et les gens pensaient qu'il allait faire une carrière brillante. Après avoir été vaincu une fois dans les urnes, il a retourné sa veste et a durci le ton sur l'aspect conservateur et nationaliste. Les Européens l'ont vraiment découvert en 2015, lorsqu'Angela Merkel a ouvert les frontières lors de la crise des migrants, et qu'il s'est érigé face à elle.
Vladimir Poutine risque-t-il de vouloir se venger?
Il sera certainement frustré de voir son principal appui en Europe, un «cheval de Troie», disent certains, disparaître. On ne parle même pas de pétrole ou de gaz, mais bien l'aspect symbolique et idéologique. Poutine a été le premier à thématiser à grande échelle le retour des valeurs traditionnelles et engager un virage réactionnaire. La perte d'Orban, c'est aussi celle d'un phare pour beaucoup de partis de droite radicale dans le monde. Les Russes ne s'intéressent qu'à une chose:
Malgré sa longue carrière à la tête de la Hongrie, Viktor Orban n'a «que» 62 ans. Pourrait-il se représenter dans quatre ans?
Pour l'heure, il a déclaré qu'il allait retourner dans l'opposition, donc ce n'est pas terminé. Il faudrait un échec complet des réformes de Magyar pour que ce scénario arrive. Avec des majorités aussi claires que celles qu'il a obtenues, il n'a pas d'excuse.
