L'UE prouve qu'elle est bien vivante
Un soupir de soulagement a parcouru Bruxelles et les autres capitales européennes dimanche soir. Le premier ministre Viktor Orban, le perturbateur et le tourmenteur de l'Union européenne, n'a pas simplement été battu dans son pays, la Hongrie: il en a été littéralement chassé. Son successeur, Peter Magyar, pourra gouverner avec une majorité des deux tiers au Parlement.
L'une des premières réactions est venue de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui a écrit sur X:
On ne saurait mieux exprimer à quel point l'UE aspirait à se débarrasser enfin d'Orban. Durant ses 16 années au pouvoir, il n'a cessé de fulminer contre Bruxelles et de menacer d'en bloquer les décisions. C'était le plus souvent de la politique-spectacle pure, car la Hongrie a besoin de l'UE bien plus que l'inverse. C'est pourquoi Orban n'avait jamais sérieusement envisagé un «Hunexit», soit une sortie de l'Union analogue au Brexit.
Vers un drastique changement de cap
Bruxelles le savait et utilisait les fonds de cohésion comme levier de pression. Quelque 18 milliards d'euros avaient été bloqués en raison de la corruption et du démantèlement de l'Etat de droit en Hongrie. Magyar a désormais besoin de cet argent pour remettre en état les infrastructures et les institutions laissées à l'abandon par Orban. C'est aussi pour cette raison qu'il adoptera une attitude plus coopérative à l'égard de l'UE.
D'autre part, il a de bonnes chances de trouver de la bienveillance dans le reste de l'Europe. «Après l'élection de Donald Tusk en Pologne, les fonds gelés avaient rapidement été débloqués, bien que les réformes nécessaires au rétablissement de l'Etat de droit n'aient pas encore été menées à bien», écrit le Spiegel. Et Magyar devrait être conscient de cette interdépendance mutuelle.
Les bienfaits de l'intégration
Pour l'UE, ce serait une aubaine si la Hongrie passait du statut de trouble-fête à celui de membre à peu près fiable. Car les défis qui se posent à l'Union, déjà éprouvée ces derniers temps, restent considérables. Dans le même temps, le succès de Peter Magyar montre qu'elle est plus forte que beaucoup ne le pensent. En Hongrie notamment, l'UE jouit d'une grande adhésion et d'une grande popularité.
En Suisse, on oublie souvent ce que le continent doit à l'unification européenne, en dépit de tous les reproches légitimes adressés à sa bureaucratie et à sa surréglementation. Grâce à elle, les conflits se règlent à la table des négociations et non plus sur le champ de bataille. Et elle apporte de la stabilité dans un monde de plus en plus en proie à l'incertitude.
Le marché intérieur comme ciment
Ses faiblesses structurelles méritent néanmoins d'être regardées en face. L'Allemagne, première puissance de l'UE, en est l'illustration parfaite. Elle a externalisé sa défense aux Etats-Unis, son approvisionnement énergétique à la Russie et son succès économique à la Chine. Tout cela se retourne maintenant contre les Allemands et génère des tensions à Berlin.
S'écarter de ce modèle est un processus laborieux, pour l'Allemagne comme pour d'autres pays. Mais il est enclenché. Avec son marché intérieur, l'UE dispose d'un puissant ciment dont Viktor Orban avait besoin. La preuve en est que des constructeurs automobiles et de batteries chinois, attirés par des avantages fiscaux s'étaient installés en Hongrie précisément pour accéder à ce marché européen.
Un «modèle de réussite» qui a tourné court
Orban voulait construire une Europe chrétienne-nationaliste et hostile à l'immigration comme contre-modèle. Il a également échoué sur ce terrain, notamment dans sa tentative de relancer le taux de natalité. Celui-ci n'est que très légèrement supérieur à celui du reste de l'Europe. Et parce que beaucoup de ses compatriotes ont émigré, il a dû faire venir des travailleurs d'Indonésie ou des Philippines.
Malgré ces échecs manifestes, le charismatique Orban est resté un héros pour de nombreux partis de droite en Europe et au-delà. Ils se sont précipités à Budapest pour l'aider dans sa campagne. Javier Milei a même fait le déplacement, bien que le libéral-libertarien argentin ait peu en commun avec le conservateur-chrétien hongrois. La désillusion du dimanche a été à la mesure de l'engouement.
Des réactions discrètes à droite
«Orban était le seul dirigeant avec des couilles dans l'UE. Strict sur l'immigration et anti-woke», s'est lamenté le populiste de droite néerlandais Geert Wilders sur X. Sa défaite serait «un jour triste».
Des partis de droite comme l'AfD en Allemagne et le Rassemblement National en France tenteront probablement de laisser passer l'orage après la chute de leur idole, en espérant qu'elle ne laissera pas trop de traces dans leur électorat. En partie, ils y parviendront, car les messages simplistes des populistes de droite restent séduisants, comme l'UDC le prouve depuis des décennies.
Un sévère revers pour Donald Trump
Et pourtant, le résultat des élections en Hongrie reste une lueur d'espoir pour l'Europe tant décriée. Car il montre qu'une démocratie ne se laisse pas si facilement «démonter», bien qu'Orban ait essayé pendant 16 ans. C'est aussi un signal envoyé par-delà l'Atlantique, où Donald Trump est en train de démanteler la fière démocratie américaine.
Pour lui, ce résultat est un sévère revers, car la base MAGA aussi a célébré Viktor Orban comme une icône. L'ingérence éhontée de Trump dans les élections hongroises aura probablement davantage nui à Orban que profité, car, avec sa guerre contre l'Iran, il a torpillé le message central de ce dernier: l'avertissement selon lequel la Hongrie risquait d'être entraînée dans la guerre en Ukraine.
Autrefois, Orban savait marquer des points avec de tels scénarios catastrophes. Cette fois, ils sont tombés à plat face à son propre mauvais bilan. Car des régimes comme celui de la Hongrie mènent à la corruption et à la mauvaise gestion. L'Amérique de Trump en témoigne également. C'est aussi pour cela que l'Europe démocratique peut se sentir victorieuse.
