La «colère anti-Trump» pousse les démocrates à se radicaliser
Le logo bleu de General Motors domine Detroit. D’une taille de six mètres sur six, il trône sur une façade vitrée, à l’endroit même où se dressait jusqu’en 1983 le grand magasin Hudson’s. Le premier constructeur automobile américain y a récemment installé son nouveau siège. La ville, qui a connu en 2013 la plus importante faillite municipale de l’histoire des Etats-Unis, se reconstruit lentement.
C’est précisément ici qu’Abdul El-Sayed a grandi. Et c’est précisément cette histoire de renaissance que le politicien de gauche de 41 ans entend désormais faire sienne. Issu de l’immigration égyptienne, il a remporté la primaire démocrate pour le Sénat dans le Michigan face à Haley Stevens, soutenue par la direction du parti.
Sa victoire confirme une tendance: les démocrates virent à gauche. Outre Abdul El-Sayed, Alexandria Ocasio-Cortez apparaît comme l’une des nouvelles figures de proue du parti. Selon un sondage récent de l’Université du New Hampshire, elle est même la candidate démocrate à la présidence jugée la plus probable.
Après le départ peu glorieux de Joe Biden et la défaite de Kamala Harris, les démocrates ont longtemps semblé en manque de repères. Alors que l’establishment du parti reste largement à court d’idées, l’aile gauche gagne en influence. La victoire du maire de New York Zohran Mamdani sert de modèle à de nombreux progressistes.
Abdul El-Sayed s’inscrit lui aussi dans cette dynamique. Fils d’immigrés égyptiens, il a étudié la médecine à l’université Columbia avant d’obtenir un doctorat à Oxford en tant que boursier Rhodes. Après la faillite de Detroit, il a dirigé le service de santé de la ville, alors privatisé, avant de réformer les services sociaux et de santé du comté de Wayne. En 2018, il a essuyé un net échec lors de la primaire pour le poste de gouverneur. Le voilà désormais vainqueur face à Haley Stevens.
Abdul El-Sayed bénéficie du soutien de Bernie Sanders et d’Alexandra Ocasio-Cortez. Il ne fait certes pas partie des Democratic Socialists of America (DSA), mais ses positions politiques en sont proches. Il réclame un «Medicare for All», un durcissement des règles sur le financement des campagnes électorales et une réorientation du budget militaire au profit de la politique sociale. Sur certains points, le programme d’Abdul El-Sayed est même encore plus à gauche que celui de Zohran Mamdani.
La question israélienne
C’est toutefois sa position sur Israël qui suscite le plus de controverses. Abdul El-Sayed accuse le gouvernement israélien de génocide dans la bande de Gaza et réclame la fin de l’aide militaire américaine. Un discours qui trouve un écho auprès de nombreux électeurs d’origine arabe dans le Michigan, l’Etat qui compte la plus importante population musulmane des Etats-Unis. Mais son élection a également suscité de vives inquiétudes dans les médias israéliens.
De telles positions le rendent aussi vulnérable aux attaques au sein de son propre parti. Haley Stevens l’a accusé d’antisémitisme. Sa participation à une émission avec le streamer Hasan Piker, ainsi que sa réaction à une attaque contre une synagogue près de Detroit, ont également suscité des critiques.
Des démocrates juifs ont qualifié ses déclarations de «préoccupantes». Malgré plusieurs millions de dollars dépensés par des groupes pro-israéliens pour soutenir Haley Stevens, Abdul El-Sayed l’a emporté de justesse. En novembre, il affrontera le républicain Mike Rogers.
La comparaison avec Zohran Mamdani s’impose: tous deux sont jeunes, musulmans et très à gauche. Mais Abdul El-Sayed défend notamment sur la question israélienne une ligne encore plus tranchée.
«Colère anti-establishment»
Sa victoire témoigne d’une évolution qui dépasse largement le Michigan. Depuis le succès de Zohran Mamdani, des candidats de gauche ont battu des représentants établis du parti lors de nombreuses primaires démocrates.
La «grande colère anti-establishment» qui traverse actuellement le pays joue selon lui en faveur des démocrates de gauche.
Parallèlement, la cote de popularité de Donald Trump a reculé en raison de la guerre contre l’Iran et de la hausse des prix. Selon un sondage du Pew Research Center, les électeurs des deux partis attendent avant tout des réponses sur le coût de la vie et l’économie. Sur la question de déterminer quel parti est le plus compétent en matière de politique économique, démocrates et républicains sont quasiment à égalité, avec respectivement 37% et 36% dans cette enquête.
C’est précisément sur ce terrain que le virage à gauche suscite toutefois des critiques. La stratège états-unienne Lauren Harper Pope recommande aux démocrates de se concentrer sur l’économie, la santé ainsi que la sécurité aux frontières et la sécurité intérieure, et de reléguer au second plan les questions identitaires et le conflit en Asie de l'Ouest. La politologue Martha Johnson estime elle aussi que la voie vers une majorité passe par le centre politique.
Abdul El-Sayed veut désormais démontrer le contraire: qu’une politique économique de gauche et une critique virulente d’Israël peuvent, même dans un «swing state» très disputé, se combiner pour former une majorité. (adapt. tam)
