Le Parti démocrate se radicalise et ça pourrait le faire perdre
Debbie se met en colère, et il ne faut pas longtemps avant que le mot «Israël» ne surgisse de sa bouche. Pour cette Américaine âgée originaire de l'Etat du Michigan, il est inacceptable qu'un Etat étranger cherche à acheter une élection dans son pays.
Debbie n'est pas son vrai prénom. Cette ancienne enseignante ne souhaite pas révéler son identité, alors qu'elle assiste à un meeting électoral dans la ville de Lansing. Cette électrice fidèle aux démocrates a pourtant beaucoup à dire.
Elle tacle le personnel politique en place, qu'elle juge incompétent, «et ce, dans les deux partis». Elle se plaint également des prix élevés de l'électricité, des centres de données pour l'Intelligence artificielle qu'elle déteste et, bien sûr, du président américain qu'elle juge «corrompu».
Mais Debbie revient sans cesse sur Israël et sur la soi-disant influence que le pays exercerait sur la politique intérieure américaine. Elle ignore notre remarque, formulée avec douceur, selon laquelle il est interdit aux gouvernements étrangers de financer des responsables politiques américains. Debbie en est convaincue: Israël cherche par tous les moyens d'empêcher, dans le Michigan, l'investiture de son candidat favori.
La gauche devient populiste
Debbie n'est pas un cas isolé. Cette femme discrète illustre une nouvelle évolution qui pourrait bien donner du fil à retordre aux démocrates lors de l'année électorale 2026. Porté par une nouvelle génération de responsables politiques et des slogans populistes, le parti vire de plus en plus à gauche dans de nombreux Etats. On y réclame non seulement la suppression de l'ICE, la police de l'immigration, mais également la nationalisation de l'ensemble du système de santé.
De tels mots d'ordre trouvent un écho favorable dans les bastions de la gauche. Des élus s'identifiant comme socialistes sont déjà parvenus à remporter d'importantes primaires démocrates dans des Etats comme New York ou le Colorado. Mais dans d'autres régions du pays, cette radicalisation pourrait bien compromettre une victoire électorale que l'on pensait acquise pour les mid-terms de novembre.
C'est du moins ce que craignent certains stratèges politiques chevronnés, qui pointent du doigt les prises de position toujours plus extrêmes de certains candidats, notamment à l'égard du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et des conflits au Proche-Orient. Cette semaine, le maire de gauche de New York, Zohran Mamdani, a ainsi qualifié le chef du gouvernement israélien de «criminel de guerre» et d'«architecte d'un effroyable génocide contre le peuple palestinien».
Les objections selon lesquelles l'aile gauche risquerait, avec de tels propos, de faire fuir les électeurs modérés, sont balayées par la base militante démocrate. Ce ne sont pas seulement de jeunes activistes qui estiment qu'il n'est plus nécessaire de faire preuve de retenue politique, mais également des militants démocrates de longue date, comme Debbie.
Le Michigan pourrait donner l'exemple
L'homme qui illustre le mieux ce conflit s'appelle Abdul El-Sayed. Ce fils d'immigrés égyptiens né en 1984 près de Detroit veut devenir sénateur du Michigan, l'un des fameux swing states qui vote tantôt démocrate, tantôt républicain. Lors des présidentielles de 2016 et 2024, Donald Trump avait remporté le Michigan. Mais en 2020, la majorité des électeurs de ce centre historique de l'industrie automobile américaine avaient porté son choix sur Joe Biden.
Titulaire d'un doctorat en médecine, Abdul El-Sayed devra d'abord remporter la primaire démocrate début août. Et dans cette bataille, Abdul, comme tout le monde le surnomme, affronte non seulement une camarade de parti, mais également une coalition informelle d'entreprises et de groupes d'intérêts déterminés à faire échouer son élection.
Ce réseau comprend notamment l'organisation United Democracy Project, une émanation de l'organisation pro-israélienne AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), qui a déjà injecté quelque 30 millions de dollars dans cette campagne. Une somme colossale, même à l'échelle d'une campagne électorale américaine.
On peut être de gauche et aimer l'Amérique
Abdul El-Sayed est populaire. Ses meetings électoraux attirent des milliers de personnes, notamment parce qu'il bénéficie du soutien de deux figures de proue de la gauche du Parti démocrate, comme le sénateur Bernie Sanders et l'élue Alexandria Ocasio-Cortez.
Le politicien est également un bon orateur et sait exactement ce que ses partisans veulent entendre. Il aborde donc directement, dans ses discours, les réserves émises par ses détracteurs. Abdul El-Sayed explique qu'il lit régulièrement, dans les tréfonds d'internet, qu'il serait un ennemi de l'Amérique, en raison de ses origines et de sa confession musulmane. Une affirmation qu'il dément.
Il insiste sur le fait que, grâce à l'histoire de sa famille, il sait tout ce qu'il doit aux Etats-Unis. C'est pourquoi il souhaite aussi contribuer à résoudre les problèmes du pays. Lors de son meeting à Lansing, Abdul El-Sayed a déclaré devant près de 2000 personnes:
Abdul El-Sayed: “When I pay my taxes I’m not thinking man I can’t wait for Israel to have a tank and a bomb. I’m thinking man I hope they finally fix that school. Maybe we should end the practice of unconditional foreign military aid to Israel. We should end it for Israel, and… pic.twitter.com/PQEuqd9yIF
— Marco Foster (@MarcoFoster_) July 19, 2026
Le public est enthousiaste. Les personnes présentes apprécient le langage direct du candidat et sa déclaration de guerre contre l'establishment du parti. A l'image d'Ishan Agarwal, qui évoque l'ancienne candidate à la présidentielle Kamala Harris, qui avait selon lui refusé, durant sa campagne de 2024, de prendre des positions trop clivantes sur son programme.
Un autre électeur, qui se présente sous le prénom de Matt, estime qu'Abdul El-Sayed défend l'égalité des chances et veut que les ultra-riches paient enfin une part équitable d'impôts. Quand les démocrates formulent de telles propositions, l'adversaire politique crie aussitôt au communisme ou au socialisme. Mais ce genre d'invectives ne prend plus auprès d'un public plus large.
Contrairement à Bernie Sanders, Abdul El-Sayed ne se revendique pas comme socialiste. Interrogé sur les raisons de ce choix, le candidat au sénat répond de façon laconique:
Il se décrit comme «scientifique», et attaché à aucune idéologie en particulier. Pour une fois, ce populiste de gauche parle comme un politicien tout à fait ordinaire.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
