«La peur a atteint des proportions absolument paranoïaques en Russie»
En Russie, les classes dirigeantes semblent redouter d'être mises sur écoute par l'appareil d'Etat de Poutine. Selon une ancienne haute responsable du Kremlin, les fonctionnaires et les hommes d'affaires seraient même contraints de se séparer de leurs téléphones portables et de leurs montres connectées avant chaque réunion importante, par crainte de piratage informatique par les services secrets russes.
Alexandra Prokopenko, ancienne employée de la Banque centrale russe, a expliqué, lors d’une interview à Paris:
Elle a ajouté:
Alexandra Prokopenko raconte, dans un livre sur les élites russes, paru récemment, qu'un vice-ministre s'était même assis sur son téléphone portable lors d'une réunion en 2022. Lorsque celui-ci a sonné, il aurait rougi jusqu'aux oreilles.
Avant le début de la guerre en Ukraine, Alexandra Prokopenko travaillait comme conseillère auprès du vice-président de la Banque centrale russe. Elle a également été journaliste, notamment pour le journal économique Vedomosti, pour lequel elle couvrait également l’actualité du Kremlin. Elle a quitté la Russie en 2022 et vit aujourd’hui en Allemagne, où elle travaille au Carnegie Russia Eurasia Center.
En 2025, Moscou l’a inscrite sur la liste des «agents étrangers», une appellation régulièrement utilisée par le Kremlin pour réprimer ses opposants politiques.
Des critiques silencieuses
Dans une interview à l'AFP, Alexandra Prokopenko a indiqué avoir eu de nombreuses discussions avec des hommes d’affaires russes. Aucun d’entre eux n'était favorable à la guerre, mais il était hors de question de le dire ouvertement. Dans son livre, Prokopenko se fait l'écho de voix critiques, comme celle-ci:
Selon Alexandra Prokopenko, les élites ne se considèrent pas comme responsables de «la catastrophe provoquée par le poutinisme dans le pays». Mais il leur manque la capacité d’agir pour faire bouger les choses. Par crainte pour leur fortune, leur liberté et leur vie, ils sont devenus «des lèche-bottes et des laquais qui se plient aux caprices de l’autocrate». Alexandra Prokopenko a aussi expliqué à l’AFP que la classe dirigeante était lasse du conflit, de l’insécurité et de l’oppression:
Des données économiques opaques
De l’extérieur, il n’est pas facile d’évaluer la situation réelle de l’économie russe. Certes, Poutine est confronté à des sanctions depuis l’invasion de l’Ukraine, et des entreprises ont dû se reconvertir pour s’adapter à l’économie de guerre. Mais la guerre en Iran et la pénurie de pétrole qu’elle a entraînée dans les pays arabes lui ont rapporté des milliards d'euros.
Contrairement à ce qu’affirme le service de renseignement militaire suédois depuis avril, selon lequel le Kremlin enjoliverait les données sur l’inflation, l’économiste allemand Janis Kluge voit les choses différemment. Dans une interview au magazine allemand Der Spiegel, il a estimé:
Janis Kluge, chercheur auprès de la Fondation Science et Politique (SWP), basée à Berlin, estime que les données publiées par la Suède relèvent soit d’une erreur, soit de la guerre de l’information. Il admet toutefois que la Russie garde secrètes de nombreuses données économiques et recourt à «certaines astuces comptables». L’économie russe serait nettement affaiblie, mais ne serait pas au bord d’une crise économique.
Poutine craindrait un coup d'Etat
Le Service fédéral de protection russe (FSO) aurait entre-temps considérablement renforcé les mesures de sécurité autour de Poutine. Selon des sources proches du Kremlin citées par le Financial Times, Poutine passerait de plus en plus de temps dans des bunkers souterrains. De plus, il dirigerait la guerre jusque dans les moindres détails et se tiendrait de plus en plus à l’écart des affaires civiles.
Depuis mars, la crainte d’un coup d’Etat ou d’un attentat se serait «nettement renforcée» au Kremlin, a expliqué au Financial Times une source proche des services secrets européens. Cette crainte pourrait expliquer pourquoi les élites, en particulier, redoutent d’être surveillées par les services secrets et que la moindre critique soit lourdement sanctionnée.
En Russie, les oligarques proches de Poutine ont fondé bon nombre des plus grandes entreprises, telles que le groupe pétrolier Lukoil, le groupe sidérurgique Norilsk Nickel ou le géant de l'acier Severstal. (trad.: mrs)

