«Voici comment fonctionne le système Orban»
Akos Hadhazy est assis dans son bureau du 14ᵉ arrondissement de Budapest, juste en face du parc municipal. Ce quartier, c'est le sien. Dans les rues, on passe devant des affiches à son effigie. Bien qu’il ne fasse pas partie de Tisza, le mouvement d’opposition, il a de bonnes chances de remporter un mandat direct en tant qu’indépendant. Son combat de longue date contre la corruption l’a rendu célèbre dans toute la Hongrie.
Pour la première fois depuis 16 ans, le premier ministre Viktor Orban pourrait perdre les élections. Le «vent du changement» souffle-t-il déjà dans les rues de la capitale?
Akos Hadhazy: Beaucoup sentent qu’un changement se prépare. Mais je ne suis pas aussi optimiste.
Je crains toutefois que le gouvernement y ait recours ouvertement pendant ou après les élections.
La fraude électorale existe donc bel et bien en Hongrie?
Ce n’est plus une question, c’est un fait. Prenez la machine de propagande: toutes ces affiches dans le pays, qui mettent en scène une «conspiration» entre Ursula von der Leyen, Volodymyr Zelensky et le chef de l’opposition, Peter Magyar. Elles ont été financées avec des millions en argent public. Des campagnes payées par l’Etat au profit d’un parti, c'est déjà une fraude électorale. Par ailleurs, j'ai personnellement été témoin d’achats de voix par le Fidesz.
Akos Hadhazy, 51 ans, est vétérinaire de formation. Sa carrière politique a débuté comme élu local du Fidesz dans la petite ville de Szekszard. Il a quitté le parti en 2013, après avoir révélé un scandale de détournement de fonds européens. Depuis, il est considéré comme un combattant intransigeant contre la corruption et les abus de pouvoir. Sans affiliation partisane, il se définit comme de centre droit.
Le Fidesz achète des voix?
Oui. Surtout dans les régions rurales les plus pauvres. Mais pas seulement. Il s’agit d’un système à part entière.
Comment décririez-vous le système politique national?
Le pouvoir ne peut se permettre de perdre des élections sous aucun prétexte. En Géorgie, l’opposition disposait d’une majorité, mais le parti au pouvoir a tout de même été déclaré vainqueur. Après ces élections, Orban s’est rendu sur place pour féliciter les autorités. Je crains qu’un scénario similaire ne se produise chez nous. Le président américain, Donald Trump, pourrait par exemple féliciter Orban et le donner vainqueur.
Qu'en est-il de Vladimir Poutine?
Orban est un agent très important de Poutine au sein de l’Union européenne et dans le monde. Poutine a tout intérêt à sa victoire.
Selon certaines rumeurs, des agents russes aideraient Orban dans sa campagne.
L’influence russe est indéniable. Le premier ministre a invité les Russes. Ils sont présents et l’assistent depuis leur ambassade. Par ailleurs, le Kremlin a bombardé l’oléoduc de Droujba en Ukraine. Cela ne peut avoir pour but que de soutenir la campagne anti-ukrainienne d’Orban.
Comment fonctionne la corruption en Hongrie?
Elle est systémique. Lorsque je siégeais encore pour le Fidesz au conseil municipal de Szekszard, dans le sud du pays, notre maire expliquait le mécanisme ainsi: un jeune homme élégant de Budapest débarque et propose des projets financés par des subventions européennes. Il promet de tout organiser et garantit des profits. Mais au final, ce sont toujours des oligarques ou des proches du Fidesz qui exécutent les travaux.
Si vous refusez, il ira simplement voir ailleurs. Voilà comment marche le système Orban. Il traverse toutes les strates de l’Etat, en commençant par le sommet.
Vraiment?
Oui. Ca ressemble au féodalisme, où la richesse appartient en réalité au roi. Et le roi, c’est lui.
Connaît-on d'ailleurs l'ampleur de sa propre fortune?
Difficile à dire. Officiellement, il ne possède que quelques milliers d’euros. Son ami d’enfance, Lörinc Meszaros aurait, quant à lui, entre quatre et cinq milliards d’euros. Il a commencé comme simple plombier. Le gendre d'Orban, Istvan Tiborcz, serait par ailleurs aussi milliardaire.
Ces hommes d’affaires servent-ils de prête-noms au premier ministre?
Probablement. Mais Orban ne décide pas seulement de qui devient riche: il désigne aussi des perdants. Lajos Simicska fut autrefois son plus proche allié et un grand oligarque. Lorsqu’il s’est retourné contre lui en 2016 et a menacé de révéler des informations sur sa collaboration avec le KGB, il a été gravement menacé. On lui a dit: si tu parles, on te tuera.
Existe-t-il d’autres cas de ce type?
Oui. Par exemple celui d’Andy Vajna, producteur de cinéma américano-hongrois (réd: Rambo et Basic Instinct, notamment). Devenu riche à Hollywood, il a acquis de nombreux actifs en Hongrie avec le soutien d’Orban, dont la plus grande chaîne de télévision. A sa mort en 2019, ses héritiers ont été dépossédés de ces biens, revendus à des proches du premier ministre.
Pourquoi celui-ci redoute-t-il autant une défaite?
Il a beaucoup à perdre et risque la prison. Théoriquement, son immunité parlementaire resterait en place. Mais si l’opposition obtenait une majorité des deux tiers, elle pourrait être levée. Même avec une majorité simple, le nouveau gouvernement aurait accès à des informations susceptibles de le compromettre. Par exemple sur les sommes investies dans son domaine familial du Hatvanpuszta.
Estimez-vous que Peter Magyar pourrait faire mieux?
Il y a beaucoup d’incertitudes. Mais ce n’est pas le moment de s’attaquer à l’opposition. La majorité des gens estime qu’il faut soutenir n'importe qui qui pourrait battre Orban. Je partage ce point de vue.
Est-ce la dernière chance de se débarrasser de lui?
Je ne parlerais jamais de «dernière chance».
Si Orban vole l’élection, l’opposition devrait appeler à un Maïdan, comme en Ukraine. C'est personnellement ce que je ferai. De manière pacifique et sans violence, évidemment. Mais il faut montrer que nous n’accepterons plus le résultat. Contrairement à 2022, lorsque les partis ont laissé passer un résultat déjà biaisé par commodité.
(Adaptation en français: Valentine Zenker)
