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La propagande russe est de plus en plus efficace même en Suisse

La propagande du Kremlin est de plus en plus efficace (même en Romandie)

La propagande russe est de plus en plus efficace, même en Suisse.
La Russie peut compter sur une machine de propagande «rodée et efficace».Image: Keystone/Shutterstock
Le nombre de sites de désinformation prorusse a explosé depuis le début de la guerre. Face aux sanctions, le Kremlin a dû changer de stratégie et s'appuie désormais sur plusieurs canaux, comprenant médias d'Etat, sites fantômes et réseaux d'infox locaux. Une propagande qui arrive jusqu'en Romandie.
23.08.2022, 06:1323.08.2022, 08:14
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Trois jours après le début de la guerre en Ukraine, l'Union européenne annonçait l'interdiction des chaînes de télévision prorusses RT et Sputnik News, considérées comme des organes de propagande du Kremlin à l'étranger. Celles-ci n'étaient déjà plus autorisées à diffuser des publicités et à monétiser leurs contenus sur Facebook, qui avait pris cette décision la veille, à la suite à l'invasion. Depuis le 3 mars, les deux médias sont inaccessibles sur le territoire de l'UE.

Cette interdiction a-t-elle marqué la fin de l'influence russe en Occident? Non, au contraire. Malgré la mise hors jeux de ses deux plateformes les plus célèbres, le Kremlin multiplie les efforts depuis le début de la guerre. C'est ce que rapporte Newsguard, une start-up américaine qui évalue et classe les sites d'actualité en fonction de leur crédibilité.

En mars, Newsguard comptait 116 sites diffusant de la désinformation sur la guerre. A la mi-août, ils sont désormais 258: leur nombre a plus que doublé. Parmi ceux-ci se trouvent des plateformes déjà bien connues avant le début du conflit, comme les médias d'Etat russes. Mais pas que. Et ça pose plusieurs problèmes.

Une redoutable machine de propagande

Face aux sanctions occidentales, la Russie a dû changer de stratégie pour diffuser ses «récits faux et déformés» à l'étranger. Si les médias d'Etat jouent toujours un rôle, le pouvoir russe s'appuie également sur d'autres sources, beaucoup plus discrètes.

«Le Kremlin mène une stratégie de démultiplication des plateformes», explique Chine Labbé, rédactrice en chef et vice-présidente en charge des partenariats Europe et Canada chez Newsguard.

«On sait que le pouvoir russe peut compter sur une machine de propagande efficace et rodée, qui s'appuie notamment sur les médias d'Etat», poursuit-elle. «Ce qui est nouveau, c'est l'apparition de beaucoup de sites fantômes, créés pour récupérer le contenu de ces médias dans les pays où ceux-ci ont été interdits». C'est par exemple le cas de RT, dont le site est parfois republié à l'identique sous une autre URL.

Chine Labbé.
Chine Labbé, rédactrice en chef et vice-présidente en charge des partenariats Europe et Canada chez Newsguard. Image: Twitter

La galaxie de la désinformation russe est très complexe. Dans la liste dressée par Newsguard figurent également des sites d'Etats alliés de la Russie ou des plateformes anonymes dont l'indépendance est impossible à vérifier.

«Certains affirment être des médias d'actualité, d'autres des sites d'associations ou des groupes de réflexion indépendants, sans présenter la moindre preuve»
Chine Labbé, Newsguard

Il y a ensuite un troisième niveau: des sites d'infox sans aucun lien avec Moscou, qui ont commencé à diffuser ses récits de manière autonome. «Cela montre l'efficacité de la machine de propagande russe, qui arrive à pénétrer dans des réseaux de désinformation très locaux», explique Chine Labbé. Et d'ajouter:

«Il faut savoir que l'écosystème de la désinformation est très dynamique et interconnecté. Ces sites se lisent, se reprennent et se traduisent entre eux constamment. Il y a une vraie interpénétration et ça va très vite.»
Chine Labbé, Newsguard

Dénazification et Crimée

Tous les sites répertoriés par Newsguard ne font donc pas activement partie de la campagne de désinformation menée par le pouvoir russe. Leur présence dans la liste tient du fait qu'ils aient relayé au moins un «mythe» sur le conflit, mot que la start-up utilise pour qualifier une fausse information courante. Elle en a identifié une cinquantaine.

Un peu moins de la moitié des sites que Newsguard a identifiés sont anglophones. Une quarantaine publie des contenus en italien ou allemand, 42 en français. Les deux cas suivants aident à comprendre la logique de la désinformation sur la guerre en Ukraine: dans la liste on retrouve par exemple une plateforme en français nommée News Front ainsi qu'une plateforme romande.

Dans l'analyse réalisée par Newsguard, ce dernier est décrit comme «un site nationaliste suisse qui publie souvent de fausses informations, notamment sur la pandémie de Covid-19». Contacté, le responsable de la plateforme en question réfute les accusations de la start-up.

Le site romand a par exemple publié un article soutenant que «les Etats-Unis avaient installé en Ukraine des laboratoires de haute sécurité développant des armes biologiques». Il s'agit de l'un des mythes identifiés par Newsguard.

Les rumeurs concernant les laboratoires biologiques américains s’appuient en général sur une interprétation erronée d'un programme du ministère de la Défense des Etats-Unis lancé en 2005, détaille Newsguard. Elles sont promues par les médias d'Etat russes au moins depuis 2016.

Site basé en Crimée

Dans le cas de Front News, les liens avec le pouvoir russe semblent plus directs, bien que cachés. Le site, qui existe en plusieurs langues, est basé en Crimée. Le propriétaire et le rédacteur en chef seraient affiliés au parti ultranationaliste russe Rodina, explique Newsguard. Selon un responsable du Département d'Etat américain, cité par le Wall Street Journal, Front News «fait partie de l'écosystème de propagande et de désinformation russe» et il serait guidé par le FSB.

Il suffit de parcourir les articles pour comprendre le ton général: on parle ouvertement d'«opération de dénazification de l’Ukraine», de «méthodes terroristes ukrainiennes» et on y trouve des vidéos arborant le logo de la chaîne RT. Des articles sur les laboratoires biologiques au contenu parfois surréaliste sont également présents:

«Les laboratoires auraient mis au point des virus particulièrement dangereux, y compris ceux qui peuvent toucher en masse certains groupes ethniques»

Autre élément intéressant: les textes paraissent souvent écrits de manière approximative, avec des fautes de langue assez évidentes, signe peut-être d'une traduction sommaire, voire automatique.

Beaucoup d'argent en jeu

La multiplication des sources de désinformation est certes problématique sur le plan moral, mais pas uniquement: cette situation entraîne des conséquences très concrètes.

Nombre de sites identifiés par Newsguard continuent en effet de recevoir des revenus issus de la publicité programmatique, placée par le biais d'algorithmes par des sociétés de renom. «Ces plateformes, conçues pour ressembler à des sites d'actualités, induisent les algorithmes en erreur», détaille Chine Labbé. Et d'ajouter: «C'est problématique, car beaucoup de ces marques soutiennent la propagande russe sans le savoir ni le souhaiter».

Selon la responsable de Newsguard, la publicité programmatique sur ce genre de sites génère plus de deux milliards de dollars de revenus par an. Ce qui a une conséquence directe sur le paysage de la désinformation prorusse:

«Beaucoup de ces sites n'existeraient pas sans cet argent»
Chine Labbé, Newsguard

Autre problème: les plateformes qui reprennent les récits prorusses sans être liées au Kremlin sont parfois plus efficaces que les organes officiels de l'Etat, argumente Chine Labbé. «Ces sites locaux ont un lectorat fidèle qui serait probablement moins réceptif à des sites qu'il ne connaît pas.»

Le fantôme de Kiev et autres mythes ukrainiens

Il est finalement intéressant de remarquer que les mythes répertoriés par Newsguard ne sont pas exclusivement relayés par la propagande russe. Lors de ses recherches, la start-up a également identifié de la désinformation pro-ukrainienne.

Le «fantôme de Kiev» en est un exemple. Au tout début du conflit, plusieurs internautes ont relayé l'histoire d'un héroïque pilote ukrainien qui aurait abattu des dizaines d'avions russes. Le récit, également diffusé par des comptes officiels du gouvernement ukrainien, était en réalité une invention: le «fantôme» n'a jamais existé et la vidéo qui en prouvait les prouesses était tirée d'un jeu vidéo.

«Ces faux récits ont l'objectif de soutenir l'Ukraine et d'en souligner le caractère héroïque», nuance Chine Labbé, qui assure: «On ne peut pas mettre les deux choses sur le même niveau. Par rapport à la désinformation qui sort de l'appareil du Kremlin, ça reste anecdotique».

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Video: watson
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