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Attentat en Russie: «Aucune preuve que le FSB soit impliqué»

L'attentat de Moscou, un coup du FSB? Cet expert n'y croit pas.
L'attentat de Moscou, un coup de Poutine? Cet expert n'y croit pas.Keystone / shutterstock (montage watson)

«L'attentat à Moscou a discrédité le pouvoir de Poutine»

Dans la foulée de l'attaque terroriste de l'Etat islamique à Moscou et des réactions orientées de Poutine, les analyses en tout genre inondent les réseaux sociaux. Parmi elles, celle de l'attaque sous faux pavillon de la part du FSB. Un expert nous explique en quoi cette hypothèse ne tient pas la route.
27.03.2024, 05:5227.03.2024, 08:22
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On connaît la chanson: à peine un attentat a-t-il eu lieu que les questions des experts en tout genre fleurissent sur les réseaux sociaux. Certains sont solides, d'autres sont triviaux et les derniers — parfois des pointures dans leur domaine de prédilection — peuvent vite tomber dans le complotisme.

C'est le cas par exemple d'Anders Åslund. Cet économiste suédois, qui a abondamment travaillé sur la chute de l'Union soviétique, se pose nombre de questions dans un thread sur le réseau X. Une partie est légitime: comment les terroristes ont-ils pu débarquer armés sans être inquiétés? Que faisait la sécurité de la salle de concert? Pourquoi les forces d'intervention ont-elles mis si longtemps à intervenir?

Mais l'homme n'est pas expert en sécurité et son propos flirte avec le conspirationnisme. Le thread commence ainsi par:

«Il est difficile de voir dans l'attentat du Crocus city hall autre chose qu'un acte fomenté par le Kremlin et le FSB»
Anders Åslund

L'hypothèse est celle du «false flag», l'attentat sous faux pavillon, un classique que l'on voit fleurir parfois après les attaques terroristes. Un examen approfondi montre pourquoi cette thèse ne tient pas.

Des services de sécurité pris au dépourvu

Pour éclairer vos lanternes, watson a contacté Vassily Klimentov, spécialiste de l’espace post-soviétique, notamment sur les questions de sécurité et d'islamisme au Graduate institute de Genève et à l'Université de Zurich. Concernant les manquements de renseignement et sécuritaires qui ont mené à cet attentat, l'expert estime qu'il ne faut pas aller voir trop loin:

«Les services russes n'étaient simplement pas prêts»
Vassily Klimentov
Image

Cet attentat, le plus sanglant depuis celui de l'école de Beslan par des Tchétchènes, en 2004 (plus de 330 morts, dont 190 enfants), «était inattendu. Quand ce genre d'évènement arrive, cela implique des manquements à plusieurs niveaux», explique l'expert. On évoque aussi sur les réseaux sociaux l'avertissement donné par les Américains à Moscou, «mais on ne sait pas en quoi il consistait. Les Américains ont-ils indiqué concrètement une cible possible, une organisation ou un mode opératoire?»

«Les Russes disent que l'avertissement des Américains n'était pas concret»
Vassily Klimentov

Un pouvoir discrédité

Si les Russes sont pleinement responsables de cet échec, pourrait-on envisager que le Kremlin a «laissé faire» l'attaque ou pire, l'aurait fomenté? Cela pour mieux justifier, par exemple, une mobilisation contre l'Ukraine? «Vu l'énorme coup donné à l'image du pouvoir russe, j'en doute fortement», argumente Vassily Klimentov.

«Cet attentat a discrédité le pouvoir. On a assisté à une sacrée incompétence»
Vassily Klimentov

Il continue: «J'ai du mal à voir ce que Poutine pourrait y gagner. Et puis, le scénario et la logique de l'attaque sont assez clairs, d'autant plus que l'Etat islamique au Khorasan (EI-K) a revendiqué l'attentat.»

Et l'expert de préciser que des cellules liées à l’Etat islamique ont déjà commis des attentats visant la Russie, notamment contre l'ambassade russe à Kaboul et l'explosion en vol d'un avion russe dans le Sinaï égyptien, en 2015, qui avait fait plus de 200 morts.

«Rien ne laisse penser que le FSB est derrière l'attaque de Moscou»
Vassily Klimentov

Pour le spécialiste, la preuve de l'incompétence de Moscou se retrouve d'ailleurs dans la réaction qui a suivi: attraper coûte que coûte les terroristes pour les faire payer. Leur présentation au peuple russe, le visage tuméfié, «était le minimum pour le pouvoir russe afin qu'il puisse projeter une image de sécurité envers la population».

«Le Kremlin a fait dans la surenchère comme preuve de fermeté»
Vassily Klimentov

Poutine se posant en protecteur de la nation russe, «si les suspects n'avaient pas été attrapés, son aura en aurait doublement pris un coup», analyse Vassily Klimentov. D'autant plus que l'attaque, dans la banlieue de Moscou, est hautement symbolique.

Une forteresse assiégée

De son côté, Vladimir Poutine a très vite pointé du doigt l'Ukraine. Un scénario qui ne convainc pas vraiment grand monde. Aussitôt dit, aussitôt fait: le maître du Kremlin a changé son fusil d'épaule et indiqué que c'étaient bien des djihadistes qui avaient commis l'attaque, mais avec le soutien de l'Occident dans le but de déstabiliser la Russie. Des propos soutenus mardi par le patron du FSB, le service de renseignement et d'action russe, lui-même.

«C'est la ligne narrative de Poutine depuis le milieu des 2010, après que la «question tchétchène» a été résolue: les djihadistes restants qui menaceraient la Russie — en provenance notamment du Caucase du Nord, mais pas seulement — sont dirigés par les services secrets occidentaux, notamment américains».

Une manière habile de recycler la rhétorique de lutte contre le terrorisme qui l'a mené au pouvoir, tout en y ajoutant les Etats-Unis en toile de fond. Depuis la guerre contre l'Ukraine, Kiev est montré comme un avant-poste occidental dans cette même logique. «Rien ne laisse penser que cette hypothèse soit vraie», tient à préciser Vassily Klimentov.

«La tentative de lier ces menaces est un peu artificielle, mais le peuple russe y est habitué depuis plusieurs années»

Car malgré les incohérences, «l'image de la Russie comme une forteresse assiégée fonctionne auprès du peuple russe», explique l'expert.

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Video: watson
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