Samia, 22 ans, raconte comment elle a fui l'enfer
Certaines atrocités de ce monde sont si insupportables que le cerveau les bloque afin de protéger celles et ceux qui les ont vécues. Le cerveau de Samia en bloque beaucoup.
Des bandes de dentelle noire ornent les surfaces blanches de sa robe. Des motifs de henné tracés avec précision colorent ses doigts d’un brun rougeâtre. A l’annulaire gauche, une bague de fiançailles en argent sertie d’une pierre claire. Sa main tremble. Avec son hidjab rose, Samia essuie les larmes de ses yeux. Dans deux jours, cette jeune femme de 22 ans se mariera dans le camp de réfugiés d’Ura, dans la région ouest-éthiopienne de Benishangul-Gumuz. En principe, elle devrait être heureuse.
Depuis un an et demi, Samia vit avec ses parents et ses deux frères et sœurs dans un abri de fortune, aux côtés de près de 15 000 autres réfugiés. Jusqu’à huit personnes vivent dans des huttes faites de terre, de bâches en plastique et de tôles ondulées, posées sur un sable rouge. Chaque abri a une adresse une combinaison de huit chiffres et lettres. Il existe des quartiers nommés «A», «B» et «C». A 300 mètres du camp se trouve l’école primaire du village d’Ura. Samia, ancienne étudiante en médecine, y enseigne l’anglais.
Des trous de mémoire pour se protéger
Sa famille est victime de la plus grande crise de déplacement au monde. Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, près de 12 millions de personnes ont fui les violences. Plus de quatre millions ont trouvé refuge dans des pays voisins, notamment en Egypte, au Soudan du Sud et au Tchad. Selon l’ONU, près de 180 000 personnes ont fui vers l’Ethiopie.
Dans le conflit de pouvoir opposant l’armée régulière (SAF) à la milice des Rapid Support Forces (RSF), des bombes ont tué la tante et l’oncle de Samia. Sa grand-mère est également morte, faute d’avoir pu accéder à ses médicaments à cause des combats. Après que la mère de Samia a été emprisonnée à plusieurs reprises pour avoir critiqué publiquement la guerre, la famille a fui la capitale Khartoum en 2024 pour se rendre d’abord à ad-Damazin, dans le sud-est du Soudan.
L’enseignante d’anglais ne trouve soudain plus ses mots en anglais et doit poursuivre en arabe. Un ami assis à côté d’elle traduit pour elle. Des soldats ont violé Samia quatre ou cinq fois. Elle ne se souvient plus du nombre exact. Là encore, des trous de mémoire apparaissent. Son récit est décousu. Ces deux éléments peuvent être des signes d’un traumatisme grave. La mère a finalement décidé de chercher refuge dans l’Ethiopie voisine.
Des conséquences mortelles dues au manque d’aide américaine
Aujourd’hui, un an et demi plus tard, les combats s’intensifient à nouveau. «L’an dernier, la guerre a changé plusieurs fois de direction», explique Magnus Taylor, directeur adjoint pour la Corne de l’Afrique au sein du groupe de réflexion Crisis Group.
Le soutien des Emirats arabes unis aux RSF aurait notamment amorcé ce tournant, selon Taylor.
Actuellement, les RSF avancent dans la région du Kordofan du Sud. Des attaques de drones ont également été signalées en décembre dans l’Etat du Nil Bleu, qui borde directement l’Ethiopie. Les violences dans de nouvelles régions du Soudan pourraient désormais provoquer de nouveaux mouvements de fuite vers l’Ethiopie, estime l’analyste.
A la suite des coupes budgétaires opérées par les bailleurs internationaux, et en particulier depuis le retrait des fonds de l’agence américaine d’aide au développement USAID, le camp de réfugiés d’Ura manque déjà du strict nécessaire. La tante de Samia, atteinte d’une maladie cardiaque, est décédée il y a deux mois à Ura faute de médicaments.
Moins d’argent pour la nourriture
Dans la file d’attente devant le point de distribution alimentaire du camp d’Ura, un homme âgé est accroupi au sol, en plein soleil. «Parfois, j’attends trois ou quatre jours», dit-il. Devant lui repose sa canne. Il porte une jalabiya couleur saumon — la longue tunique traditionnelle aux manches larges — et un turban blanc. Il sort de la poche de poitrine une petite carte en plastique arborant les logos du HCR et du Programme alimentaire mondial (PAM). Des perforations en forme de cœur indiquent combien de rations il a déjà reçues.
Les employés du HCR ne distribuent plus que du millet, des haricots, de l’huile, du sel et une farine de maïs et de soja permettant de préparer une bouillie nutritive. En outre, chaque personne reçoit chaque mois l’équivalent de 2,30 euros en espèces.
Le Programme alimentaire mondial des Nations unies a dû réduire son budget 2025 de plus d’un tiers par rapport à l’année précédente. A Ura, les distributions de nourriture et d’argent ont été réduites de près d’un quart en octobre 2025.
Des discussions restées infructueuses
Dans le camp, les réfugiés vivent en sécurité. L’analyste Magnus Taylor estime toutefois que l’Ethiopie pourrait abandonner sa neutralité dans la guerre au Soudan au profit de la milice RSF. D’une part, le pays redouterait un nouveau conflit transfrontalier avec le TPLF, l’ancien mouvement de guérilla de la région nord-éthiopienne du Tigré, qui a combattu le gouvernement éthiopien de 2020 à 2022.
D’autre part, le nouveau barrage éthiopien Gerd aurait renforcé des alliances antagonistes. Dans le conflit éthiopien-égyptien autour des eaux du Nil, l’Egypte et l’Erythrée, soutiens des SAF, se sont rapprochées tandis que, de l’autre côté, l’Ethiopie et les Emirats arabes unis, soutiens des RSF, ont également resserré leurs liens.
En fin de compte, cette guerre ne sera pas réglée au Soudan même.
Les pourparlers de paix lancés par les Etats-Unis avec ces pays, connus sous le nom d’«initiative Quad», constituent un format approprié sur le principe, mais n’ont jusqu’à présent pas abouti.
A Ura, loin des tables de négociation, Samia se rend dans un centre d’aide pour les victimes de violences sexistes mis en place par Plan International dans le camp. Cela lui a déjà permis de retrouver certains souvenirs. Son travail à l’école l’aide également. «Quand je vois les enfants, j’oublie mes soucis», dit Samia. La guerre lui a fait perdre ses études de médecine. Mais elle veut offrir à ses élèves la possibilité de faire, un jour, des études supérieures. (traduit par dal)
