Pourquoi l'Europe serait menacée si les Kurdes tombent en Syrie
Comme sous le régime de Bachar al-Assad, la Syrie continue de s’appeler, sous la présidence de transition d’Ahmed al-Charaa, la «République arabe syrienne». Cette appellation officielle illustre les problèmes du pays avec ses minorités, notamment les Kurdes, les Druzes, les Alaouites et les chrétiens.
L’offensive éclair des troupes gouvernementales islamistes et arabes en direction du nord-est contrôlé par les Kurdes fait ressurgir des peurs anciennes chez la population locale.
La crainte d'une nouvelle escalade en Syrie
La perte des deux quartiers majoritairement kurdes à Alep, désormais abandonnés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), était prévisible, puisqu'ils y étaient totalement isolés depuis longtemps. Mais ce qui a été surprenant, c'est de voir ces forces syriennes s’emparer rapidement des villes majoritairement arabes de Raqqa et Deir ez-Zor.
Ceci parce que la plupart des combattants arabes des FDS ont déserté depuis la chute d'al-Assad, et se sont ralliés aux troupes gouvernementales.
Les tensions entre Arabes et Kurdes ont une longue histoire en Syrie. Sous le premier régime Assad, de nombreux Syriens arabes se sont installés dans le nord afin de reléguer l'ethnie kurde à une position minoritaire. Les Kurdes étaient alors considérés comme des citoyens de seconde zone. Lorsque les FDS, dominées par les Kurdes, ont conquis de plus en plus de territoires de l'Etat islamique (EI) après 2014 avec l'aide des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni, ils ont également envahi des territoires arabes.
Les FDS s'y sont notamment fait des ennemis par le recrutement forcé de nouveaux soldats, ce qui explique pourquoi les troupes gouvernementales d'Al-Charaa ont eu la tâche si facile. Mais la méfiance des Kurdes trouve également son origine dans les graves violations des droits humains commises par les milices arabes dans l'enclave kurde d'Afrin, à l'extrême nord-ouest du pays.
Des islamistes dans le camp gouvernemental
Les milices qui avaient sévi à Afrin ont depuis rejoint les forces gouvernementales syriennes. Les unités d'Al-Charaa sont en grande partie composées d'islamistes, parmi lesquels se trouvent également beaucoup de djihadistes radicaux.
Ce sont notamment ces derniers qui sont accusés d'avoir perpétré des massacres contre les minorités alaouites, druzes et chrétiennes. Et c'est ce que redoutent aujourd'hui de nombreux Kurdes, en particulier dans l'enclave désormais encerclée de Kobané, à la frontière turque.
En 2014, le groupe terroriste de l'EI a tenté d’exterminer et de réduire en esclavage l’ethnie kurde des Yézidis dans le nord de l’Irak. A cela se sont ajoutées les offensives de l'EI contre des centres de population kurdes comme Kobané, que les milices kurdes n’ont pu repousser à l’automne et à l’hiver 2014-2015 que grâce au soutien aérien américain.
Le président par intérim Al-Charaa était à l'origine un djihadiste et un membre haut placé du groupe terroriste Al-Qaïda. Mais lui et ses combattants se sont brouillés avec la branche syro-irakienne d'Al-Qaïda, qui est ensuite devenue l'EI. Al-Charaa et l'EI sont donc depuis longtemps des ennemis jurés.
Un probable conflit en vue
Mais cela n'aide pas beaucoup les Kurdes en difficulté, par exemple à Kobané, puisque le mode de vie musulman tolérant de nombreux Kurdes dérange de toute façon les djihadistes parmi les soldats d'Al-Charaa. En plus, les djihadistes considèrent les Forces démocratiques syriennes comme des traîtres, car elles ont en partie collaboré avec le régime d'Assad.
Il est difficile de savoir qui est considéré comme arabe en Syrie. De nombreuses minorités, telles que les Druzes et les Alaouites, ainsi que la plupart des chrétiens, parlent arabe. Par contre, il est clair que les Kurdes, qui représentent environ 10% de la population totale, ne peuvent être considérés comme arabes, tant sur le plan linguistique que sur le plan ethnique. Contrairement à l'arabe, le kurde appartient à la famille des langues indo-européennes et s'écrit avec un alphabet latin modifié en Syrie et en Turquie.
Al-Charaa a certes promis d’accorder au kurde le statut de langue nationale officielle, ce qui serait une première en Syrie. Mais il insiste toujours pour intégrer les combattants des FDS dans l’armée régulière et reprendre le contrôle des zones de peuplement kurdes. Ce qui est inacceptable pour de nombreux Kurdes, et pas seulement en raison des massacres qu'ils redoutent.
Force est de constater que la Syrie tombe de plus en plus sous la coupe des islamistes, même si de nombreux responsables politiques occidentaux refusent de l’admettre. Or, la majorité des Kurdes ne peut imaginer vivre sous la charia. C’est pourquoi les FDS se préparent à défendre les territoires qui leur restent. Comme il s'agit du cœur du territoire kurde, les forces gouvernementales pourraient avoir plus de mal à remporter une victoire.
Une menace également pour l’Europe
Pour l'instant, il existe en, tout cas, un cessez-le-feu fragile, obtenu sous la pression américaine. Sous Trump, les Etats-Unis ont changé de camp. Ils estiment ne plus avoir besoin du soutien des FDS dans la lutte contre les terroristes de l'EI encore présents en Syrie et souhaitent désormais coopérer avec les islamistes du gouvernement de transition.
Mais l'avancée des troupes d'Al-Charaa a permis à de nombreux membres de l'EI détenus par les Kurdes d'être libérés, ce qui représente un danger majeur pour la région et potentiellement pour l'Europe.
Actuellement, la majorité des prisonniers de l’EI les plus dangereux venant de l’étranger, dont trois terroristes suisses, sont toujours détenus dans des prisons kurdes. Les Américains souhaitent donc évacuer environ 7000 de ces détenus, emprisonnés sans jugement depuis près de huit ans, vers des prisons en Irak. Mais ce projet de transfert se heurte à une opposition politique irakienne. Sans compter que nombre de ces terroristes transférés y risqueraient la peine de mort.
Les FDS souhaitent depuis longtemps se débarrasser de ces détenus, mais de nombreux Etats, dont la Suisse, refusent de rapatrier leurs ressortissants. Trois djihadistes de Suisse romande ont été détenus par les Kurdes dans une prison de la ville d'Hassaké, dans des conditions si isolées qu’ils n’ont même pas appris la chute de Bachar al-Assad fin 2024. Même si les trois détenus ont toujours proclamé leur innocence lors d’interviews, ils étaient sans aucun doute membres de l’EI.
Deux d'entre eux, le Genevois Daniel D. et le Vaudois Damien G., sont soupçonnés d'avoir participé à la planification d'attentats terroristes en Europe ou, du moins, d'en avoir eu connaissance. Ils ont depuis été transférés de Hassaké à la prison de Derik, dans l'extrême nord-est du pays, tandis que le Vaudois Ajdin B. est toujours détenu à Hassaké.
L'avenir des milliers de djihadistes emprisonnés et des zones de peuplement kurdes reste incertain.
Traduit de l'allemand par Anne Castella
