«Tu as 24 heures pour t’enfuir»: il échappe à Poutine et raconte
Le politicien russe d’opposition Boris Nadejdine voulait défier Vladimir Poutine lors de l’élection présidentielle de 2024. Agé de 63 ans, il était le seul candidat à prôner ouvertement la fin de la guerre en Ukraine. Malgré un large soutien, la Commission électorale centrale l’a écarté quelques semaines avant le scrutin.
Ses détracteurs l’accusaient alors de n’être que le «faire-valoir» de Poutine, autrement dit de jouer le rôle d’une opposition de façade tolérée par le Kremlin afin de légitimer la victoire du président russe. Boris Nadejdine a toutefois maintenu une ligne constante dans sa critique de Vladimir Poutine et son opposition au militarisme.
Cette année, il souhaitait brandir les mêmes thèmes lors des élections législatives russes, qui auront lieu le 20 septembre. Mais la machine répressive s’est mise en branle: Boris Nadejdine a dû quitter précipitamment le pays.
Depuis son exil à Paris, il nous explique quelles «lignes rouges» du Kremlin il a franchies, et comment l’humeur de la société russe a évolué au cours des deux dernières années. Selon Boris Nadejdine, un opposant russe comme lui n’a que deux options: se battre et risquer la prison, ou fuir.
Boris Nadejdine, vous avez dû quitter la Russie. Vous attendiez-vous à ce que le Kremlin sévisse aussi durement contre vous?
Pour être honnête, je ne m’attendais pas à subir une répression d’une telle ampleur. En 2024, je me suis présenté à l’élection présidentielle avec deux revendications très concrètes:
A l’époque, tout laissait penser que le Kremlin n’organiserait pas de mesures de répression contre moi susceptibles de menacer ma vie ou ma liberté. On m’a certes empêché de participer à l’élection et, de fait, privé de la possibilité d’apparaître à la télévision. J’ai donc toujours entretenu le contact avec les électeurs en personne et par l’intermédiaire de ma chaîne Telegram.
Vous avez ensuite annoncé votre intention de vous présenter aux législatives cette année. Qu’est-ce qui a changé?
Au début, tout se déroulait sans problème. Nous avons distribué plus de 100 000 brochures intitulées «Nadejdine pour la paix». J’avais mes propres permanences électorales avec des bénévoles dans la région de Moscou. On m'a autorisé à ouvrir un compte de campagne pour recevoir des dons.
Comment l’avez-vous vécu?
En l’espace d’une semaine, à partir du 10 juillet, presque toutes les forces de sécurité russes se sont retournées contre moi: le ministère de la Justice m’a désigné comme «agent de l’étranger», la police m’a arrêté et le tribunal a voulu me condamner à 15 jours de détention. Les huissiers ont prononcé une interdiction de quitter la Russie à mon encontre et le Comité d’enquête m’a convoqué pour un interrogatoire. La perspective de devoir aller en prison ne m’enchantait vraiment pas.
Comment avez-vous pu quitter la Russie malgré cette interdiction de sortie du territoire?
Peu après son émission, mes avocats m’ont informé que l’interdiction de quitter le pays était levée. Je ne sais pas pourquoi, mais mes avocats m’ont dit:
J’ai pris un avion pour le Kazakhstan avec mon passeport russe. Là-bas, nous avons demandé un visa auprès du consulat français. Je vis désormais près de Paris, tandis que ma femme et mes enfants sont pour l’instant toujours en Russie. Je suis très inquiet pour eux.
Pourquoi pensez-vous que le Kremlin vous a pris pour cible?
Il existe des «lignes rouges»: ce sont des règles non écrites, fixées par le Kremlin, qui définissent ce qu’il est permis de faire en politique et ce qu’il ne faut pas franchir. Seulement, ces normes ont changé. Je critique Poutine depuis 2003. Il y a plus de 20 ans, je disais déjà que Poutine devait revenir à la démocratie et qu’il devait chasser du Kremlin toutes ses connaissances issues des services secrets. A l’époque, je n’ai subi aucune répression. Car la ligne rouge était la suivante:
Ceux qui l’ont fait – par exemple Mikhaïl Khodorkovski, Ilia Iachine ou Alexeï Navalny – en ont subi les conséquences. Je n’ai jamais insulté Poutine personnellement, parce que je considérais que cela ne servait à rien. Je disais que «Poutine conduit le pays à la catastrophe» et j’expliquais précisément pourquoi.
Existe-t-il d’autres «lignes rouges» que l’on vous reproche d’avoir franchies?
La deuxième limite concerne le fait d’accepter un soutien financier de l’Occident ou d’appeler l’Europe à imposer des sanctions à la Russie. Jusqu’en juillet de cette année, rien ne laissait penser que je risquais une peine de prison. Mais manifestement, la propagande antiguerre que j’aurais menée en 2024 constitue, désormais, une nouvelle borne à ne pas dépasser. Ceux qui, comme moi ou le parti Iabloko, se sont présentés aux élections avec des messages en faveur de la paix ont été écartés de la scène politique.
Selon vos observations, comment l’humeur de la population russe a-t-elle évolué au cours des deux dernières années?
En 2024, la situation était vraiment unique: aucun des autres candidats des partis établis ne critiquait Poutine ou la guerre en Ukraine. Le nombre de personnes qui m’ont soutenu montrait qu’il existait dans la société une forte critique à l’égard de Poutine. A ce moment-là, les votes de protestation représentaient 20% des suffrages en Russie. Avant que je ne quitte le pays, j’ai réalisé cette année de nombreux sondages auprès de mes électeurs.
Cela s’explique notamment par le fait que de nombreux Russes, en particulier à Moscou, ne ressentaient absolument pas, en 2024, qu’une guerre était en cours. Aujourd’hui, en revanche, alors que les drones ukrainiens frappent des régions russes, beaucoup commencent à se dire qu’une catastrophe se profile si la situation perdure.
Quels ont été exactement les résultats de vos sondages?
Ils montrent que la majorité des personnes qui soutiennent la guerre en Russie sont âgées de plus de 60 ans. Dans cette catégorie, 50% des personnes interrogées se disent favorables à la guerre. Elles regardent la télévision et se laissent influencer par la propagande. Chez les jeunes de moins de 30 ans interrogés, en revanche, seuls 7,7% soutiennent la guerre en Ukraine; plus de 70% d’entre eux souhaitent la paix. Je pense que le Kremlin en a également conscience et que c’est pour cette raison qu’il a décidé de faire taire toutes les voix qui s’expriment en faveur de la paix.
En 2024, lors de votre campagne électorale, des voix sceptiques se sont élevées. Elles vous qualifiaient de «marionnette de Poutine» et de «faire-valoir», permettant au président russe de remporter une victoire écrasante. Que répondez-vous à ces accusations?
Depuis 2020, je n’ai plus aucun contact avec l’administration présidentielle. Bien sûr, presque tous les dirigeants russes me connaissent personnellement. J’ai bu le thé avec Poutine, je connais personnellement le président de la Douma, Viatcheslav Volodine, ainsi que beaucoup d’autres responsables. Ils ont tous mon numéro de téléphone. J’étais en contact avec eux et j’ai participé à l’élaboration de la législation électorale russe. Mais en 2020, j’ai été invité à participer à des discussions sur des amendements constitutionnels, dans le cadre desquels a eu lieu la fameuse «remise à zéro» des mandats de Poutine, qui lui a permis de se faire réélire président au moins jusqu’en 2030.
Je me suis alors brouillé avec tout le monde, j’ai été écarté de toutes les instances et notre conseil d’experts a été dissous. Depuis, mes contacts avec le Kremlin sont rompus. Lors des élections, j’ai agi de manière totalement indépendante et je ne coordonnais mes décisions avec personne, à l’exception de mon épouse.
Selon vous, comment le régime de Poutine est-il le plus susceptible de changer?
Il existe actuellement plusieurs scénarios possibles pour un changement de régime en Russie. Beaucoup penseront à la révolution de 1917 ou à l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Mais l’histoire russe a aussi connu des transitions de pouvoir pacifiques, par exemple après la mort de Staline en 1953, lorsque Nikita Khrouchtchev a pris la tête de l’Union soviétique et que le pays a profondément changé. Et en 1964, Khrouchtchev a perdu le pouvoir de manière tout à fait pacifique. Je ne peux pas dire comment cela se passera dans le cas de Poutine: par une guerre civile ou de manière pacifique.
Que souhaitent vos partisans?
Lorsque je me rendais à des réunions avec les électeurs, des jeunes venaient aussi me voir. Je leur demandais: «Que ceux qui sont nés pendant la présidence de Poutine lèvent la main». La plupart du temps, ils représentaient les deux tiers des personnes présentes.
La politique actuelle de Poutine n’a aucun avenir. Sa volonté de faire la guerre est soutenue par une génération vieillissante qui est en train de disparaître. Les jeunes, eux, ne veulent pas vivre dans l’isolement et encore moins construire leur vie dans un contexte de guerre.
Reviendrez-vous un jour en Russie?
Un opposant politique russe n’a que deux voies possibles: la voie de Lénine et celle de Navalny. Soit partir à l’étranger, comme Lénine, qui a vécu à Zurich avant de rentrer au moment opportun, soit rester et prendre le risque de finir en prison. C’est le dilemme classique: combattre ou fuir. Pour un opposant en exil, il est impossible de participer directement à la vie politique en Russie.
A chacun de décider quelle voie lui convient. Pour ma part, j’ai décidé de ne plus retourner en Russie sous ce régime. Car le Kremlin n'aurait aucun problème à me mettre derrière les barreaux. (trad. tam)
