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La souffrance des enfants ukrainiens: «La guerre est devenue la norme»

En Ukraine, les terrains de jeu se sont transformés en zones de guerre. Les enfants entendent des missiles, sont séparés de leurs parents ou pire, perdent la vie. Les experts font état de conséquences dramatiques.
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23.04.2022, 16:54
Liesa Wölm / t-online
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t-online

Le petit Vlad porte une veste bleue, il a enfilé sa capuche et a les mains dans ses poches. Le garçon de six ans a l'air triste. Il se tient devant la tombe de sa mère. La photo de l'enfant de Boutcha, en Ukraine, a fait le tour du monde.

La mère de Vlad, Ira, fait partie des milliers de civils tués pendant la guerre. Des photos montrent ses fils déposant des boîtes de conserve sur sa tombe. Selon les médias, la femme est décédée début avril des suites de la faim et du stress causés par la guerre.

Vlad grandit désormais sans sa mère, partageant ainsi le sort de nombreux enfants ukrainiens. Nombre d’entre eux ont subi des pertes ou d’autres conséquences désastreuses de l'invasion russe au cours des sept dernières semaines.

Au moins 142 enfants tués

Les chiffres sont alarmants. Selon le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), au moins 142 enfants ont été tués depuis le début de la guerre. En réalité, les chiffres devraient être bien plus élevés, selon l'organisation humanitaire. La justice ukrainienne a parlé mardi d'au moins 186 enfants et adolescents tués et 344 blessés.

Près de deux tiers des enfants ukrainiens ont dû quitter leur foyer depuis fin février. 2,8 millions ont été déplacés à l'intérieur du pays et deux millions ont fui à l'étranger, a déclaré le responsable des programmes d'urgence de l'Unicef, Manuel Fontaine. C’est «tout simplement énorme».

Parmi les enfants ukrainiens qui ne sont pas encore en fuite, près de la moitié seraient menacés par la famine. La situation est encore plus grave dans des villes comme Marioupol et Kherson, a déclaré Manuel Fontaine.

L'épouse du président ukrainien, Olena Zelenska, a également évoqué la souffrance des enfants dans une interview accordée à la BBC: «Pour beaucoup, il s'agit de survivre.»

Près de deux tiers des enfants ukrainiens ont dû quitter leur foyer depuis fin février. Sur la photo, une fillette ukrainienne à la frontière avec la Pologne, le 10 avril 2022.
Près de deux tiers des enfants ukrainiens ont dû quitter leur foyer depuis fin février. Sur la photo, une fillette ukrainienne à la frontière avec la Pologne, le 10 avril 2022.image: keystone

«La situation est horrible»

Ces impressions sont confirmées par Toby Fricker, qui renforce depuis trois semaines l'équipe de l'Unicef en Ukraine. Il y a quelques jours, il est revenu de Zaporijjia et Dnipro à Lviv, la plaque tournante de l'aide de l'Unicef en Ukraine. C'est là qu'arrivent les Ukrainiens qui fuient les zones de combat. «La situation est horrible», a-t-il déclaré à t-online. «C'est une tragédie, surtout pour les femmes et les enfants.»

Dans la ville portuaire de Marioupol, lourdement assiégée, les habitants doivent rester dans leurs caves depuis des semaines pour se protéger. Des dizaines de milliers de civils attendent toujours d'être évacués et parmi eux, de nombreux enfants. «La nourriture se fait rare et il n'y a pas d'accès à l'eau potable», explique Toby Fricker. «Les enfants souffrent particulièrement des atrocités de cette guerre.»

«Pour les enfants, la guerre est devenue la norme»

Le rôle de Toby Fricker est de veiller à ce que les enfants qui fuient les zones de combats soient en sécurité et, surtout qu'ils le ressentent. «Dans les camps de l'Unicef, ils peuvent jouer et se reposer.» Pendant ce temps, leurs mamans ou d'autres proches sont aidés pour la planification de leur voyage et leur nouvelle vie.

«Ce qui est particulièrement tragique, c'est que la guerre est déjà devenue la norme pour de nombreux enfants et adolescents», a déclaré Toby Fricker. A Lviv, un jeune de 16 ans lui aurait dit qu'il n'avait plus peur. «Ils s'habituent aux bruits des missiles et des bombardements, qui retentissent en continu», a ajouté le bénévole.

Toby Fricker observe le choc aussi bien chez les mères que chez les enfants. Selon lui, la plupart des femmes ont fui pour leurs enfants, dont la sécurité est leur priorité absolue. «Certaines mères racontent à leurs enfants qu’ils font une excursion en famille et que les missiles sont des feux d'artifice», explique le bénévole.

D'autres mères confieraient leurs enfants à des proches, voire à des étrangers, pour les faire sortir des zones de guerre et les mettre en sécurité. Lorsque des enfants sont séparés de leur famille et arrivent sans personne de référence aux points de rassemblement, il est important d’obtenir autant d’informations que possible sur leur origine, explique Toby Fricker.

Dans ce contexte, la photo du dos d'une petite fille a attiré l’attention sur les réseaux sociaux. Des coordonnées figuraient à même la peau.

Manque de scolarité

Un autre bénévole, Julian Erjautz, a également été témoin des conséquences de la guerre sur les enfants. Il a récemment passé six semaines en Ukraine et dans la région frontalière polonaise en tant que coordinateur de l'aide d'urgence de SOS Villages d'Enfants.

Il attire l'attention sur un autre problème. En raison de la guerre, les enfants sont privés d'école pendant des semaines, voire des mois. Pourtant, l'enseignement est un facteur décisif dans leur développement. «L’école est synonyme d'interaction sociale et d'éducation. En temps de guerre, des millions d’enfants sont déscolarisés», explique Julian Erjautz. Seuls quelques-uns d'entre eux bénéficient d'un enseignement en ligne.

Mais les bénévoles comme Toby Fricker et Julian Erjautz ont aussi des lueurs d'espoir dans ces temps difficiles. «La cohésion de la population ukrainienne est énorme», dit Erjautz. Dernièrement, il a rencontré une famille à Lviv qui avait cherché refuge chez la grand-mère. «Les enfants se sont réjouis parce qu'ils n'avaient pas vu leur grand-mère pendant deux ans à cause de la pandémie. Maintenant, ils sont chez elle, même si c'est pour de tristes raisons.»

Toby Fricker évoque également l'attachement particulier des Ukrainiens. Le soutien apporté par les dons du monde entier est immense. Il est néanmoins important, selon lui, de ne pas oublier une chose: «La guerre va durer, le besoin d'aide ne va pas s'arrêter.»

«La guerre crée une génération traumatisée»

Vicitmes, blessures, plaies psychologiques, destruction: les atrocités de la guerre ont des effets dévastateurs sur les enfants. «La guerre crée une génération traumatisée», peut-on lire dans un rapport de SOS Villages d'Enfants.

Les conséquences sont dramatiques: «Les enfants cessent de manger, ils ne peuvent plus dormir», déclare dans le rapport Darya Kasjanova, directrice de projet des villages d'enfants SOS en Ukraine et présidente du réseau ukrainien pour les droits de l'enfant. Les petits enfants qui ont commencé à parler ont arrêté, d'autres qui sont déjà allés sur le pot ont cessé de le faire. Chez certains, c'est tout le corps qui est crispé.

Les traumatismes ne sont pas seulement causés par les bombardements et l'expérience directe de la guerre, mais aussi par la faim et le froid persistants, l'expulsion ou la perte d'un foyer, rapporte Kasjanova.

Les psychologues mettent en garde contre le fait que les conséquences peuvent persister à long terme. Jörg Fegert, psychiatre pour enfants et adolescents à la clinique universitaire d'Ulm, a déclaré à la chaîne de télévision SWR: «Certains enfants peuvent développer un (...) trouble de stress post-traumatique avec des flashbacks récurrents, c'est-à-dire que quelque chose réapparaît comme dans un film.» Les conséquences pourraient être de graves troubles du sommeil. D'autres enfants pourraient toutefois s'adapter à nouveau après une période relativement courte.

Selon les experts, il est important de donner aux enfants un sentiment de normalité et de créer un quotidien bien réglé. Cela passe par exemple par une chanson pour s'endormir ou une histoire pour se coucher le soir. Ils doivent en outre savoir que leurs parents ou les personnes qui s'occupent d'eux sont également en sécurité, explique Kasjanova de SOS villages d'Enfants. Ce sont des «exigences minimales».

Des enfants dans les rues de Boutcha, près de Kiev.
Des enfants dans les rues de Boutcha, près de Kiev.Image: sda

«Ils vivent dans la peur»

Aux côtés des enfants, les adolescents ont aussi besoin d'être rassurés. Ils vivent en permanence dans la peur: pour leur vie, leurs amis et leur famille, dit Kasjanova. Ils n’ont actuellement pas de quotidien et aucune perspective d’avenir. «Ils ne peuvent même pas se dire "demain, je vais au cinéma avec mes amis".»

En raison des nombreuses conséquences de la guerre, le psychiatre Jörg Fegert demande un suivi thérapeutique intensif des enfants réfugiés qui arrivent en Europe. Mais même avec une thérapie qui peut aider à assimiler ce qui a été vécu, il reste au final un triste constat: des millions d'enfants ont perdu leur chance de vivre une enfance insouciante.

Traduit de l'allemand par Charlotte Donzallaz

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