Cette plage paradisiaque est devenue un symbole de résistance
Wilbourn Carr est catégorique: «Winnifred Beach est l’une des plus belles plages de Jamaïque». Pour l'activiste écologiste et défenseur des droits civiques, cette plage située dans le sud-est de l’île caribéenne représente beaucoup. Elle est liée à des années de combat – et à une grande victoire.
Le solide septuagénaire à la courte barbe grise se tient devant une cabane peinte de couleurs vives, un restaurant exploité par la communauté locale. Des enfants barbotent dans les eaux turquoise tandis que de jeunes femmes bronzent en bikini.
Reggae, rhum et piments
Sous les amandiers tropicaux, des marchands proposent colliers, sculptures en bois et t-shirts. De petites baraques en tôle diffusent de la musique reggae. Des bars à cocktails attirent les visiteurs avec du rhum à la noix de coco et des piña coladas. Dans l’air flottent des odeurs de marijuana et de jerk chicken, le plat national jamaïcain.
Wilbourn Carr est directeur régional du Jamaica Beach Birthright Environmental Movement. Sans lui et ses compagnons de lutte, ce décor n’existerait probablement plus. Depuis des années, l’organisation se bat pour que ce type de plages reste accessible au public. La plupart des plages de l’île appartiennent à des investisseurs privés ou à des complexes hôteliers de luxe.
Winnifred Beach doit son nom à Winnifred Brown, fille du missionnaire baptiste Frederick Barnet Brown. Au début du 20ème siècle, celui-ci a légué le terrain à la communauté de Portland à une condition: que la plage reste accessible à tous. Plus tard, la zone est toutefois passée sous le contrôle de l’Urban Development Corporation.
Au début des années 2000, l'organisme public prévoyait de vendre le terrain à des investisseurs. Un complexe hôtelier de luxe devait y être construit, comme il en existe beaucoup en Jamaïque. Pour les habitants, cela aurait signifié la perte de l’accès à la plage et des revenus des pêcheurs ainsi que des exploitants des petites cabanes.
Des manifestations ont éclaté et une longue bataille judiciaire s’est engagée. En 2015, la Cour suprême jamaïcaine a donné raison à la population: Winnifred Beach resterait publique. Aujourd’hui, l’entrée coûte un dollar américain. Cet argent sert à financer les toilettes, les vestiaires et l’entretien du site. Pour des travaux de rénovation plus importants, l’accord de l'Urban Development Corporation reste toutefois nécessaire. «Mais depuis des années, nous n’avons plus aucun contact avec eux», explique Wilbourne Carr. Sa plus grande crainte: qu’on leur retire un jour la plage.
Héritage colonial
Le conflit autour de Winnifred Beach est emblématique d’un débat qui agite la Jamaïque depuis des années. La loi Beach Control Act de 1956 limite fortement l’accès aux plages. Bien que la Jamaïque dispose de plus de 1000 kilomètres de côtes, moins de 1% seraient librement accessibles au public. C'est ce que dénoncent Wilbourne Carr et ses compagnons de lutte.
L’indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni, obtenue en 1962, n’a rien changé à cette situation. Aucune réforme foncière n’a suivi. Les portions les plus attrayantes du littoral sont restées entre les mains de riches propriétaires étrangers. De nombreux Jamaïcains voient dans cette réalité un héritage persistant du colonialisme.
La sensibilité du sujet a gagné en visibilité au travers d'une vidéo Instagram devenue virale à la mi-mai. Une Jamaïcaine y raconte comment des policiers armés l’ont empêchée, avec ses amis, de se baigner tôt le matin dans le Blue Lagoon, un lagon aux eaux turquoises situé près de Winnifred Beach. Comme elle l'explique, la baignade matinale en mer fait pourtant partie intégrante de la culture des Jamaïcains.
A quelques kilomètres seulement se trouve Frenchman's Cove, un autre paradis balnéaire, d'un caractère différent. Ici, une petite rivière serpente jusqu’à la mer. En entrant dans l’eau, on ressent à la fois la chaleur cristalline de la mer et le courant frais de la rivière. De hauts rochers encadrent la baie. Les vagues viennent se fracasser contre la pierre. A seulement une centaine de mètres du rivage, les nageurs perçoivent déjà toute la puissance de l’océan.
Pas une bouteille de bière vide, pas le moindre emballage ne vient souiller le sable fin. «Des touristes comme des Jamaïcains de tout le pays viennent ici pour se détendre», nous confie un employé du complexe qui gère la plage.
Mais ce paradis a un coût. L’entrée est dix fois plus chère qu’à Winnifred Beach. Les habitants peuvent-ils se le permettre? L’employé hausse les épaules:
Les plages de rêve représentent un enjeu économique majeur pour la Jamaïque. Les complexes hôteliers all-inclusive sont nombreux dans le pays. La plupart se trouvent dans les hauts lieux du tourisme que sont Montego Bay, Negril et Ocho Rios.
Environ 70% des visiteurs viennent des Etats-Unis. La Jamaïque est pour eux ce que Majorque représente pour beaucoup d’Européens: une destination de vacances synonyme de soleil, de plage et de mer.
Lors de notre visite au complexe cinq étoiles Excellence Oyster Bay, un couple fraîchement marié venu du Texas pose sur la plage au coucher du soleil pour ses photos de mariage. Le photographe immortalise avec frénésie la mariée en robe blanche et son époux en costume.
Un phénomène naturel rare
Quelques kilomètres plus loin, le Luminous Lagoon attire les visiteurs. Ce lagon est célèbre pour un phénomène naturel rare: des millions de micro-organismes font scintiller l’eau mêlée de sel et d’eau douce d’une lueur bleu-vert dès qu’un bateau passe ou qu’une personne s’y baigne.
Avec les Blue Mountains, les cascades ou encore les descentes en radeau de bambou, il s’agit de l’une des nombreuses attractions proposées aux touristes qui souhaitent voir autre chose que leur complexe hôtelier.
L’ambiance est plus tranquille à Montego Bay. Un vendeur de souvenirs raconte:
L’île a accueilli 1,2 million de croisiéristes l’an dernier, soit près de 30% de l’ensemble des visiteurs.
Une plage blanche à perte de vue
Dans ces moments-là, Doctor’s Cave Beach se remplit rapidement. L’entrée coûte 6 dollars. Un «Bob Marley Cocktail» – mélange de jus d’ananas, de grenadine, de rhum et de curaçao bleu – y coûte 10 dollars.
Cette plage blanche s’étend à perte de vue. Quelques palmiers offrent de l’ombre. L’immensité turquoise de la mer n’est traversée que par la silhouette minuscule d’un avion en phase d’atterrissage. Le récif corallien voisin, situé dans le parc marin, est particulièrement apprécié des amateurs de snorkelling.
Doctor’s Cave doit sa renommée à l’ostéopathe anglais Herbert Barker. Il y a environ 100 ans, celui-ci a affirmé que ses douleurs ont disparu après un bain dans cette eau riche en minéraux.
«Dieu nous a bénis avec le soleil et l’eau», affirme Debbie Ellis, directrice adjointe de la plage, avant d’éclater de rire. «Je connais beaucoup de personnes souffrant de douleurs chroniques ou de problèmes de santé qui se sont senties mieux après une baignade – allez savoir pourquoi.» (adapt. tam)
Remarque: l’auteur a visité l’île caribéenne à l’invitation de Visit Jamaica. Le voyage a bénéficié du soutien d’Edelweiss.
