On a vu le documentaire que Netanyahou ne veut pas que vous voyiez
Durant près d’une heure, le documentaire Naza donne la parole, de manière implacable, à des hommes et des femmes ayant travaillé dans les coulisses de cette guerre asymétrique menée par Israël contre le Hamas, dont les témoignages décrivent des pratiques susceptibles de constituer ces crimes.
Un récit, vécu pour le gouvernement en place, comme une trahison qui met à mal les discours officiels. Dans une interview accordée au site d'information nationaliste israélien Makor Rishon le 25 septembre dernier, Benjamin Netanyahu est allé jusqu’à menacer de retirer leur nationalité aux Israéliens qui «diffament» l’armée.
Un documentaire récompensé
Présenté à la Mostra de Venise en septembre dernier et ovationné pendant près de 25 minutes, Naza, est désormais visible sur grand écran. Le long-métrage est produit par le quotidien britannique The Guardian, qui avait également enquêté sur le sujet, et par Jonathan Glazer, réalisateur de confession juive, à qui l’on doit l’oscarisé La Zone d’intérêt (2023).
Yuval Abraham et Rachel Szor sont deux journalistes qui avaient déjà participé au documentaire marquant No Other Land (2024), consacré à la colonisation en Cisjordanie. Cette fois, c’est au cœur de Tel-Aviv qu’ils posent leur caméra, de nuit, sur les toits des immeubles de la ville, pour interviewer anonymement les silhouettes de celles et ceux qui ont officié dans l’armée, en tant qu’officiers ou agents des renseignements israéliens. A différents degrés, ils ont participé aux opérations menées à Gaza après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.
Dans la nuit, les ombres parlent
Durant ces nuits d’entretiens, au son des voitures, des avions et des sirènes, on observe les tours de verre d’une économie florissante et des citoyens israéliens vaquant à leurs occupations à l’échelle de fourmis. Parfois, les images se font voyeuristes, s’attardant sur l’intérieur des habitations, où les télévisions de l’Etat hébreu font tourner en boucle les images du 7-Octobre. A 60 kilomètres de là, à Gaza, 81 % de l’enclave palestinienne est dévastée et les morts se comptent en dizaines de milliers.
La bande-annonce:
Ce choix de montrer la ville de haut et ses habitants de manière désincarnée n’est pas anodin. Durant l’heure que dure Naza, les intervenants expliquent de manière posée comment ils ont participé à l’éradication de membres du Hamas à l’aide d’outils technologiques de pointe.
Les méthodes utilisées par Tsahal consistent à surveiller les communications, à localiser l’ennemi et à éliminer de façon calculée et systématique chaque menace, en acceptant la perte de nombreux civils dans la bande de Gaza lors de chaque opération. Chaque smartphone qui charge sur une table de nuit devient une cible autour de laquelle gravitent des familles que l’on est prêt à sacrifier.
Le titre, fait d’ailleurs référence à l’acronyme militaire NAZA», pour «Nezek Agavi», «soit dommages collatéraux» en hébreux. Ce terme désigne la marge de victimes civiles jugée tolérable lors d’un bombardement. Une cible présumée du Hamas pouvait justifier des frappes causant entre «20 et 500 morts».
Les rouages d'une machine
De ces «Naza», certains disent en avoir tué des milliers. Les agents interrogés décrivent un système dopé à l’IA qui identifie des cibles en utilisant les données de milliers de téléphones piratés. Le simple message «Papa est à la maison», intercepté sur le portable d’une adolescente, suffisait à lancer un bombardement, selon eux.
L’un d’entre eux dira même y avoir pris un certain plaisir, tant éliminer des cibles depuis un écran et réussir une mission avaient des allures de jeu vidéo. L’ennemi est déshumanisé, l’action est réalisée à distance: la morale de «l’armée la plus morale du monde» est ainsi préservée. Les soldats qui suivent les ordres ne font que remplir des objectifs, comme n'importe quel travail de bureau.
A aucun moment, le film n’accable des participants. Ils sont les rouages d’un système ordonné auquel ils n'ont fait qu’obéir. «On nous répète de faire confiance au système », «On obéit aux ordres», confient-ils. De cette normalité naissent le questionnement et la culpabilité de ces témoins désincarnés, qui les ont poussés à témoigner. L’un d’entre eux va jusqu’à parler de «tueries de masse à une échelle industrielle» et de «génocide», motivés par la vengeance.
Au cœur de cette machine urbaine qu’est Tel-Aviv, où les locaux de l’armée se trouvent en plein cœur de la ville, c'est finalement à la lumière du jour et au milieu des débris qu'apparaissent des visages, ceux de Gaza, où les larmes et les cris surgissent au bout d’une heure de film. Intérieurement, les nôtres aussi. Une phrase implacable vient alors clore le film dans le silence:
«Naza» de Yuval Abraham et Rachel Szor est sorti au cinéma le 30 septembre 2026. Durée: 1h 17.
