Pas un hommage ne manque pour saluer la star absolue qu’était Alain Delon. Quelques-uns rappellent son «amitié de 30 ans» pour Jean-Marie Le Pen aux alentours de 2002, lorsque le leader du Front national s’était hissé au second tour de l’élection présidentielle, ou ses propos sur l’homosexualité, «contre-nature», disait-il, en 2013, sous les yeux réprobateurs de sa fille Anouchka, au moment des débats sur le mariage pour tous. Mais de cela, tout le monde, aujourd’hui, se fiche complètement.
Alain Delon n’était pas un personnage facile. Sa rugosité compensait le glabre de son corps sec et fin. Il tendait des verges pour se faire battre. En interview, il fallait lui témoigner pour ainsi dire de l’amour. Ce fils d'un couple divorcé de la région parisienne, un apprentissage de charcutier pour toute formation, avait raté la nouvelle vague, cette période qui prit congé du cinéma de papa dans les années 1960. Il s’était rattrapé avec Godard dans «Nouvelle Vague», sorti en 1990. Alain Delon était à la fois comblé et contrarié.
Qu’importe la nouvelle vague! Delon est le plus grand acteur, pas forcément le meilleur, du cinéma français – ce qu’il est convenu d’appeler le cinéma français, une époque révolue, où trois pays dominaient la production cinématographique: les Etats-Unis, l’Italie et la France.
De retour de la guerre d’Indochine, où il s’est engagé à 17 ans, coupant avec une adolescence agitée, sa beauté irradiante de petite frappe tape dans l’œil de Saint-Germain-des-Prés, le Paris de tous les paris. Cet objet nommé désir sait ce qu’il vaut. Le jeune fauve au regard de faon met le cinéma à ses pieds. «Je ne suis pas un comédien, je suis un acteur», insistera-t-il, comme pour souligner la part de hasard et d’instinct dans sa trajectoire exceptionnelle.
Luchino Visconti, l’immense réalisateur italien, lui donne peut-être le plus beau rôle de sa vie et l’un des plus marquants de l’histoire du cinéma d'après-guerre. Celui de Rocco, dans Rocco et ses frères. Il est à tomber en fils modèle d’une famille du sud de l’Italie venue trouver à Milan du travail à l’usine, avec la boxe pour extra. Rocco prend les coups pour son frère Simone embarqué dans de sales histoires. On est en 1960, Delon a 25 ans.
Visconti, qui sait ce que sublimer ses désirs homosexuels veut dire, le rappelle trois ans plus tard pour Le Guépard, un film en costumes adapté du roman du prince de Lampedusa. L’action se passe en 1860 en Sicile, au tournant de la conquête garibaldienne, dans un milieu aristocratique comprenant que son époque est en train de s’éteindre. Les superlatifs là encore: Delon est étourdissant aux côtés de Claudia Cardinale et Burt Lancaster.
Ce sont une dizaine de films, majeurs, qui feront sa gloire: en plus des deux déjà cités, Plein Soleil, Le Samouraï, La Piscine, Le Clan des Siciliens, Le Cercle rouge, La Veuve Couderc, Les Granges brûlée, Monsieur Klein… En tombeur, en voyou, en flic, en juge, en repris de justice ou en marchand d’art faussement pris pour un juif et déporté, il signe ces classiques de toute de sa classe, aux côtés, notamment, des inoubliables Romy Schneider et Simone Signoret.
Avec Jean-Paul Belmondo, il fait la paire dans Borsalino, un film sur la pègre marseillaise des années folles, qui enchante le public. Il enfile la cape et le masque de Zorro pour faire plaisir à son fils Anthony, ainsi qu’à tous les enfants.
Alain Delon n’a jamais caché son attrait pour le milieu des gangsters. A ses débuts comme par la suite. Il y avait des amis. Il aimait le showbiz dans ce qu’il a de viril, avec son cortège de femmes en beauté. C’était un passionné de boxe. Jouant les durs et les inclassables, il campa quantité de flics au cinéma, mourant souvent à l’écran. Des films à sa gloire, mineurs, mais plaisants à voir à l’époque, qui firent de juteuses recettes, avant que le public des années 1980 ne finisse par se lasser de ces scénarios de romans-photos.
Comblé mais contrarié. Les dernières années de sa vie ont été marquées par son déclin et les chamailleries de ses enfants autour de sa succession. Mais il demeure à jamais un fantasme français, une personnalité ambivalente, dont la part d'ombre ajoute au mythe. Il fallait que sa belle gueule de brun aux yeux bleus fût immortelle pour relancer dans les années 2000 l’iconique Eau Sauvage. Cela faisait un moment, déjà, qu’Alain Delon, l’homme mort à 88 ans, avait cédé la place à sa légende. A présent, place à l'émotion, qu'il avait à fleur de peau.