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Goscinny: la mort absurde du créateur d'Astérix et Lucky Luke

René Goscinny a écrit les histoires mondialement connues d'Astérix, de Lucky Luke et du Petit Nicolas.
René Goscinny a écrit les histoires mondialement connues d'Astérix, de Lucky Luke et du Petit Nicolas.image: afp

La mort absurde du papa d'Astérix pour «15 secondes de plus»

Il a créé Astérix, écrit les meilleures aventures de Lucky Luke et contribué à faire du neuvième art une forme de culture à part entière: René Goscinny aurait eu 100 ans cette semaine.
10.08.2026, 21:1010.08.2026, 21:10
Julian Schütt

La mort de René Goscinny, le 5 novembre 1977, fut, selon les mots de sa fille, une «sortie élégante pour un humoriste»: à seulement 51 ans, le créateur d’Astérix se trouve chez son cardiologue et se soumet à un électrocardiogramme d’effort. Au cours de cet examen cardiaque, sur un vélo d’appartement, il se plaint soudain de douleurs au bras et à la poitrine.

Le médecin lui demande de continuer à pédaler. «Encore 15 secondes, Monsieur Goscinny.» Goscinny s’effondre alors de son vélo et meurt d’une crise cardiaque, précisément chez le spécialiste du cœur.

L’un des humoristes les plus légendaires du 20ème siècle aurait-il pu imaginer une chute aussi macabre? Certainement. Mais il ne l’aurait sans doute pas immortalisée dans l’un des albums qui lui ont valu son statut culte: les aventures d’«Astérix» (créées avec le dessinateur Albert Uderzo), les albums de «Lucky Luke» (créés avec Morris), ou encore «Le Petit Nicolas» (créé avec Sempé).

Un «grand enfant naïf»

Car la spécialité de Goscinny, c’était un humour chaleureux et profondément humain. Dans ses histoires, il ne cherchait pas, comme Dürrenmatt, les dénouements les plus catastrophiques. Il ne cherchait pas non plus à révéler le mal absolu et le côté macabre de l’être humain comme pouvait le faire Roald Dahl. Goscinny aimait se décrire comme un «grand enfant naïf». Il a dit un jour:

«Quand on est jeune, l’humour est une défense. Plus tard, il peut devenir une arme»
René Goscinny avec le casque d'Astérix et la carrure d'Obélix.
René Goscinny avec le casque d'Astérix et la carrure d'Obélix. image: getty images

René Goscinny voulait certes prendre du plaisir à écrire et en faire profiter un large public; mais c’était un humoriste qui ne tuait pas. Dans ses histoires, même les criminels ont droit de vivre, ce qui ne va pas forcément de soi au regard de son propre parcours.

Ses parents étaient des immigrés juifs originaires de Pologne, qui ont fui l’antisémitisme ambiant dans le pays pour s’installer à Paris. Il y a bientôt 100 ans, le 14 août 1926, René venait au monde. En 1928, la famille part pour l’Argentine, où son père, chimiste, a trouvé un travail. Celui-ci travaillera plus tard pour une organisation facilitant l’émigration de Juives et de Juifs persécutés vers l’Amérique latine ou la Palestine.

Recalé par Walt Disney

A Buenos Aires, René Goscinny commence à travailler dans une agence de publicité à l’âge de 17 ans. Après la mort de son père en 1943, la famille tente sa chance à New York. René espère, sans succès, décrocher un emploi chez Walt Disney. Aux Etats-Unis, il fait néanmoins la connaissance de celui qui va devenir le fondateur du magazine «Mad», Harvey Kurtzman, qui lui permet de colorier des livres pour enfants.

Goscinny perd plusieurs proches durant la période nazie, déportés puis assassinés. En 1951, il retourne dans sa ville natale, Paris. C'est le tournant de sa carrière. Il se consacre davantage à l’écriture, entre en contact avec d’autres pionniers de la bande dessinée et écrit pour eux des scénarios qui vont bientôt faire rire des millions de lecteurs. En parallèle, René Goscinny recherche son cousin du même âge, emporté par les nazis. Dans sa famille, certains morts de l’Holocauste sont restés sans tombe.

Lucky Luke, connu pour être plus rapide que son ombre.
Lucky Luke, connu pour être plus rapide que son ombre. image: Story House Egmont

En 1955, il commence à écrire les histoires des albums de «Lucky Luke» pour le dessinateur belge Morris, qui a créé le héros de bande dessinée en 1946. Après «Astérix», il s’agit de la série de BD la plus populaire. Les albums du cow-boy solitaire, de son fidèle et intelligent cheval blanc Jolly Jumper et des quatre frères Dalton, aussi maladroits que turbulents, se sont vendus à plus de 300 millions d’exemplaires dans le monde. Comme «Astérix», avec plus de 400 millions d’albums vendus dans le monde, «Lucky Luke» repose largement sur les gags récurrents et le comique de répétition.

Les accès de colère de Joe Dalton en sont un bon exemple. Celui-ci entre dans une rage folle lorsqu’un formulaire officiel le déclare mort et qu’il est par conséquent expulsé de prison, sans avoir son mot à dire. Jolly Jumper, lui, fait toujours rire avec son côté donneur de leçons et ses goûts raffinés, si peu adaptés au Far West.

Lucky Luke tire, comme chacun sait, plus vite que son ombre, ce qu’un physicien sérieux a même vérifié dans le cadre d’une étude tout aussi sérieuse. Mais surtout, c’est l’ombre de Lucky Luke qui provoque les éclats de rire lorsqu’elle doit se mettre à couvert pour éviter ses balles ou qu’elle se retrouve soudain percée d’un impact.

Le cow-boy a rapidement dû décrocher de la cigarette.
Le cow-boy a rapidement dû décrocher de la cigarette. image: Imago

Pendant longtemps, Lucky Luke avait sa cigarette au coin des lèvres, comme Goscinny, qui fumait ses Pall Mall, jusqu’à ce que cela soit considéré comme nocif pour la jeunesse au début des années 1980. Le dessinateur Morris fait alors arrêter de fumer son héros et lui met à la place un brin d’herbe dans la bouche. Plus tard, la cigarette est également retirée des albums déjà publiés. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a récompensé Morris pour cette initiative.

Grand produit d’exportation

En 1959, Goscinny lance avec d’autres stars de la bande dessinée le magazine «Pilote», dans lequel plusieurs histoires trouvent leurs premières pages, comme celle d'«Astérix le Gaulois», publiée le 29 octobre 1959. Goscinny en écrit le scénario, tandis que le talentueux dessinateur français Albert Uderzo se charge des illustrations. Ils travaillent ensuite «comme une famille» et développent ensemble quantité d’idées.

Le duo René Goscinny et Albert Uderzo.
Le duo René Goscinny et Albert Uderzo.image: afp

Les albums d’«Astérix» deviennent rapidement l’un des produits d’exportation les plus connus de la France, aux côtés de la mode, des parfums, du vin, des Renault ou des cigarettes Gauloises. Les partis politiques tentent de faire passer leurs idées à Uderzo et Goscinny, mais les deux auteurs soulignent invariablement qu’ils ne raisonnent pas comme des journalistes, des sociologues ou des politiciens, et qu’ils n'ont pas pour ambition de dénoncer les travers de la société.

Albert Uderzo reconnaît toutefois qu’ils envoient régulièrement leurs albums au futur président français Georges Pompidou. A chaque fois, celui-ci les félicite et les encourage à envoyer enfin Astérix et Obélix chez les Helvètes. Ils n'ont pas réalisé l’album immédiatement, explique Uderzo, «pour que Pompidou ne pense pas que c’était son idée». Ils ont tout de même «leur dignité de créateurs de BD». Mais l’idée des Helvètes ne les quitte plus.

Ils se rendent donc en Suisse et rassemblent les particularités et les clichés qui, vus de France, définissent notre pays. Il y a bien sûr la fondue, les montres, Guillaume Tell, la neutralité, le dialecte, le yodel, les joueurs de cor des Alpes, la propreté ou la place financière, mais aussi des éléments qui ne sont pas typiquement suisses, comme les coucous. Tout cela trouve sa place dans l’album d’«Astérix chez les Helvètes».

Ils observent les douaniers, étudient la gastronomie, mais aussi l’armée suisse. Dans un entretien accordé à la télévision romande, Goscinny explique combien il trouvait particulier, en tant que Français, que les soldats suisses emportent tout naturellement leur arme chez eux et se promènent avec dans la rue. Malgré cela, la Suisse ne lui donnait pas l’impression d’être un Etat militaire.

Gentille parodie de la Suisse

«Astérix chez les Helvètes» est l’une des parodies de la Suisse les plus drôles, même si Goscinny et Uderzo caricaturent les Suisses avec affection et n'ont aucune volonté d’attaquer qui que ce soit. Dans une interview, Goscinny explique que tout ce qu’ils dessinent en dehors de la Gaule repose sur des clichés. L’ironie est toujours bienveillante. Mais, ajoute-t-il, c'est de l’humour, «et il faut donc exagérer un peu».

Démonstration verbale de yodel, dans «Astérix chez les Helvètes».
Démonstration verbale de yodel, dans «Astérix chez les Helvètes». image: Egmont Ehapa Media

Dans l'album, Astérix et Obélix doivent se procurer de rares fleurs d’edelweiss pour préparer la potion magique du druide. C’est le prétexte de leur aventure helvétique, au cours de laquelle les Gaulois se retrouvent irrémédiablement empêtrés dans des fils de fondue. Les Helvètes qui chantent «Hooleeeeiiiii Johlidüüüü» en yodel rappellent aux Gaulois leur insupportable barde Assurancetourix. Quant à l’équipe de nettoyage helvétique, elle efface immédiatement toute trace après les bagarres qui éclatent dans les maisons, tandis que les fonctionnaires restent imperturbables.

Goscinny a largement contribué à faire en sorte que la bande dessinée ne soit plus lue en cachette dans les milieux bourgeois et cultivés, mais soit reconnue comme une forme d’art à part entière et respectée, qui permet au passage de gagner beaucoup d’argent. Aujourd’hui, de nombreuses écoles, rues, bibliothèques et centres culturels portent son nom en France. Mais son immense célébrité, toujours intacte, ne peut dissiper une certaine mélancolie: on ne peut s’empêcher de penser aux œuvres merveilleuses que René Goscinny aurait encore pu créer s’il n’était pas mort si jeune.

Adapté de l'allemand par Tanja Maeder

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