Adulé en Suisse, ce jeune prodige divise aux Etats-Unis
Le roman à succès Lázár du nouveau prodige de la littérature helvétique, Nelio Biedermann, vient fraîchement d'apparaître sur les rayons des librairies aux Etats-Unis.
Depuis, les journaux et magazines les plus prestigieux du pays étudient son cas. Le New York Times lui a rendu visite à Zurich, où le quotidien a rencontré «un homme longiligne, à la voix douce». Il reconnaît volontiers être «old fashioned» sur le plan littéraire, mais avec sa fine moustache et sa coiffure ébouriffée, il correspond parfaitement à l’apparence actuelle de la génération Z zurichoise.
Une icône naissante
Nelio Biedermann se devait naturellement de se rendre à New York pour l'occasion. Sur Instagram, l'auteur à succès a notamment pris la pose aux côtés de l’icône Patti Smith, devant une librairie, qui a relayé la photo auprès de ses 1,5 million d’abonnés.
Un engouement comparable n’avait plus été observé depuis longtemps aux Etats-Unis pour un écrivain suisse, pas même pour Kim de l’Horizon ou Peter Stamm. Même les valeurs sûres Joël Dicker et Martin Suter (ce dernier a récemment été aperçu en compagnie de Nelio Biedermann au mythique restaurant de la Kronenhalle) ne rivalisent pas avec ce nouveau prodige, dont le roman a dominé pendant 29 semaines les principales listes de best-sellers germanophones et qui s’apprête désormais à percer aux Etats-Unis.
Un succès tel que le roman sera bientôt adapté à l'écran, par le réalisateur Tom Tykwer (Le Parfum, Babylon Berlin).
La nostalgie fait vendre
Autant dire que le New York Times ne porte pas de jugement appuyé dans son article. Le journal reprend sans distance les comparaisons audacieuses avec Thomas Mann ou avec le réalisme magique du prix Nobel de littérature, Gabriel García Márquez.
Le quotidien examine plutôt en détail les raisons du succès du livre et cite à cet égard des journalistes allemands. En Allemagne, les romans familiaux sont particulièrement prisés, car de nombreuses familles ont été marquées et déchirées par la période nazie et l’ère soviétique. Mais le livre touche aussi un lectorat contemporain qui cherche à fuir nos temps troublés pour se réfugier dans une époque antérieure, même si celle-ci n’était pas meilleure qu’aujourd’hui. En d’autres termes: la nostalgie fait vendre.
C’est également sur cette idée que s’appuie le prestigieux magazine New Yorker, habituellement très sélectif en matière de littérature suisse. Cette revue d’élite prend plutôt pour référence Robert Walser, Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt ou Ágota Kristóf, qu’elle a longuement salués. Mais en dehors de ces figures?
Joël Dicker a bien été évoqué une fois dans la rubrique «Page-Turner» – sans convaincre vraiment. Le seul chouchou suisse encore en vie et digne d'être cité semble être, aux yeux de l'exigeant New Yorker, Fleur Jaeggy, à qui la revue a récemment consacré un grand portrait et une critique élogieuse.
Une critique sévère
Mais voici désormais Nelio Biedermann, et même le plus prestigieux magazine de la Grosse Pomme n'a pu l’ignorer. Il apparaît toutefois, comme jadis Joël Dicker, dans la rubrique quelque peu ambivalente «Page-Turner» – et, au final, la déception est à nouveau au rendez-vous.
Comme le fait remarquer l'auteure de l'article, Becca Rothfeld, alors que les modernistes appelaient autrefois à tout réinventer, un puissant mouvement inverse serait aujourd’hui à l’œuvre dans le monde culturel: «Faites du vieux!»
Elle observe une tendance aux films historiques, aux remakes, aux adaptations et aux biopics consacrés à de grandes figures du passé, ainsi qu’aux romans rétro comme Lázár. Beaucoup de productions qu'elle juge superficielles et qui constitueraient «la punition de notre absence d’originalité, satisfaite d’elle-même».
Becca Rothfeld déplore que tout, chez Nielo Biedermann, semble «familier, comme si l’on visitait un musée de romans anciens». «Lázár nous invite à rester allongés au lit – et à savourer l’illusion que tout est resté tel qu’au siècle précédent.»
Après la domination récente d’œuvres d’autofiction «minces et légèrement aigres», il est certes séduisant de renouer avec un récit ample et maîtrisé, comme le faisait Thomas Mann et comme Nielo Biedermann tente de le faire.
Mais la comparaison avec Thomas Mann, souligne le New Yorker, ne tient pas, notamment parce que ce dernier, contrairement à Nielo Biedermann, a redéfini les possibilités littéraires de son époque. L'auteur de 22 ans parvient certes à créer des scènes qui «débordent de réalisme», mais son roman est jugé globalement trop bruyant et comme manquant de substance.
Les personnages sont des antiquités déguisées en êtres humains, et leurs traumatismes s’accumulent sans produire de véritables conséquences, selon Becca Rothfeld. Lázár, conclut sa critique sévère, est «moins une réflexion sur le présent qu’une fuite sentimentale hors de celui-ci».
Elle ajoute que lire Lázár revient «à courir sur un tapis roulant. Il y a une agitation fébrile, mais aucun progrès, et à la fin nous sommes exactement là où nous avons commencé.» L’une des pires choses qui puissent arriver à un jeune «auteur manifestement talentueux» serait «d’être loué trop tôt et avec trop d’enthousiasme», conclut le New Yorker: «Espérons que Biedermann ne se laisse pas gâter par ces éloges.»
(traduit et adapté par mbr)
