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Interview

«Les fake news sont une grande chance pour les médias»

L'année 2024 va-t-elle être la pire en matière de fake news?
2024, la pire année en matière de fake news?Image: watson
Interview

«Les fake news sont une grande chance pour les médias»

Les réseaux sociaux et maintenant l'IA ont offert un terrain de jeu propice à la désinformation. Un expert nous explique pourquoi 2024 risque d'être une année encore plus complexe en matière de fake news.
21.01.2024, 07:0522.01.2024, 11:26
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L'année 2024 est placée sous le signe de la méfiance: plusieurs pays vont élire leur gouvernement, comme les Etats-Unis, l'Union européenne, l'Inde ou encore l'Afrique du Sud. Et qui dit élections, dit ingérence. Les prédictions de différents observateurs laissent présager d'une année où la profusion de fake news sera énorme.

«Quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet, mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles»
Albert Camus

Pour poser un diagnostic clair et concis, nous avons passé un coup de téléphone à Laurent Cordonier, sociologue valaisan et directeur de recherche à la Fondation Descartes à Paris. Un entretien passionnant sur l'état de notre démocratie.

Plus de la moitié de la population mondiale sera appelée à se rendre aux urnes en 2024. Une aubaine pour propager un wagon de fake news?
Laurent Cordonier: Ça risque de l’être, en effet. Les services de renseignement occidentaux sont sur le qui-vive. Dès qu’il y a un basculement social dans le monde, dès qu’il y a de grands changements, c’est une occasion pour les pays hostiles aux démocraties libérales d’intervenir dans l’environnement informationnel de ces dernières, afin d’appuyer sur leurs dissensions internes pour les aggraver et renforcer la polarisation.

«Nous pouvons prendre comme illustration l'épisode des gilets jaunes, en France, au cours duquel les médias d'influence russes ont mis de l'huile sur le feu»

C'était l’occasion d'appuyer sur une ligne de fracture en France. Il pourrait en aller de même cette année lors des Jeux olympiques de Paris. La désinformation risque également de porter sur d’autres événements internationaux. En 2024, on pense particulièrement à la Chine, où les tensions pourraient s'accroître.

Pourquoi les JO représentent-ils un danger de désinformation?
C'est une opportunité de mettre en exergue ou d'exagérer d'éventuels problèmes de sécurité, d'organisation ou de propreté dans le pays. Pendant les JO, imaginez qu’on reparle des puces de lit et le sujet retrouve de sa viralité. Un sujet aussi trivial peut devenir un enjeu pour une nation étrangère qui cherche à nuire à l’image de la France et à créer des tensions internes. Cela est facilité par la dépendance croissante aux réseaux sociaux. Si nous prenons le cas des journalistes, qui sont nombreux sur Twitter, certains peuvent être tentés de se saisir d’un sujet parce qu'il y est en tendance, sans forcément réaliser que, peut-être, le sujet est dopé par des fermes à trolls en Russie ou ailleurs. Le monde de la presse est très tendu économiquement, donc il faut intéresser les lecteurs avec des sujets qui, potentiellement, vont faire vendre du papier.

Pour Laurent Cordonier, sociologue valaisan, l'année 2024 sera complexe concernant les fake news.
Laurent Cordonier.dr

La question revient souvent: peut-on dire que les réseaux sociaux ont favorisé la propagation de fake news? Si nous prenons TikTok, les jeunes font défiler les contenus à une vitesse effrénée sans prendre le temps de vérifier l'information.
Oui, certainement, sur certains sujets en particulier. Si nous prenons l'exemple des questions de santé mentale, il y a un vrai problème de désinformation sur des réseaux très utilisés par les adolescents et les jeunes adultes. C’est un vrai problème de santé publique. Concernant TikTok, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un instrument d'influence aux mains du parti communiste chinois. Il a été conçu pour rendre ses utilisateurs dépendants et les exposer à des masses de contenus généralement de faible qualité.

«En Chine, TikTok est pédagogique et à vocation éducative; avec des vidéos divertissantes de qualité. Pas chez nous, où il est conçu pour créer une dépendance»
Laurent Cordonier

Que se passe-t-il avec la santé mentale?
Des études sur les réseaux sociaux plébiscités par les adolescents montrent que les contenus les plus populaires sur certains troubles psychologiques (réd: troubles de l'attention et autistiques) sont souvent trompeurs. Certains de ces contenus peuvent conduire les personnes qui les consultent à penser à tort qu’elles sont porteuses de tel ou tel trouble. Dans les pays occidentaux, on voit ainsi les demandes de diagnostic exploser pour les troubles autistiques. Les centres de ressources autisme en France (réd: structures médico-sociales publiques destinées aux personnes ayant un trouble du spectre de l'autisme) ont confirmé une explosion des demandes de consultations. Actuellement, il faut attendre deux ans pour obtenir une consultation. Les réseaux sociaux jouent certainement un rôle dans cette demande de diagnostic, qui ne correspond souvent pas à une réalité médicale.

Est-ce que la suppression de l'anonymat sur les réseaux sociaux serait une bonne chose?
Ah, le serpent de mer (rires).

«Cela ressurgit très souvent, mais cette piste est de moins en moins prise au sérieux aujourd’hui»

En effet, au-delà des difficultés techniques d’une telle mesure, l’anonymat a ses vertus: il peut faciliter la révélation d’information importante dans certains pays; il peut protéger des dissidents dans des pays à la politique répressive en matière de liberté d'expression. Pour lutter contre la désinformation sur les réseaux sociaux, l’Europe favorise l’approche développée dans le cadre du Digital Services Act (réd: un tout nouveau règlement européen qui encadre les plateformes en ligne), qui consiste à exiger davantage de la part des plateformes.

Le conseiller aux Etats genevois Mauro Poggia souhaite abolir l’anonymat, spécialement dans les commentaires sur les sites des médias suisses. Une fausse bonne idée selon vous?
Je pense que c’est très anecdotique. Beaucoup de médias ont déjà fermé leur page commentaire. Les médias sont en effet responsables des messages laissés sur leur site. Une responsabilité que les réseaux sociaux ont toujours réussi à esquiver. Lever l’anonymat dans ce contexte restreint pose des questions techniques et pratiques importantes. Comment fait-on pour vérifier l'identité de l'utilisateur? Qui a envie de communiquer ses papiers d’identité pour pouvoir poster un commentaire au bas d’un site d’information? Mon conseil: ne lisez pas ces commentaires, souvent agressifs et pas toujours très intéressants…

La démocratie paraît chancelante, car la jeunesse et le citoyen lambda s'abreuvent de contenus viraux sur les réseaux sociaux. Sommes-nous dans une algocratie actuellement?
Oui et non. La démocratie reste vivante, mais elle a évidemment changé. On se rend moins aux urnes aujourd'hui, mais les jeunes restent très actifs politiquement.

«La jeunesse vote avec ses pieds quand elle manifeste pour le climat, par exemple. Ce mode d’expression, c’est aussi vivre la démocratie, mais la vivre différemment»
Laurent Cordonier

Les débats se sont déplacés du PMU aux réseaux sociaux. Les avis des gens sont plus volatiles et les partis ont des lignes qui se brouillent. Et ce n'est pas uniquement lié aux plateformes sociales. Nous vivons également dans un monde de plus en plus complexe qui connaît des mutations de plus en plus rapides.

Peut-on parler de désintérêt pour la politique?
Une partie très importante de la population se détourne de la politique, car les élues et élus politiques n’ont pas réussi à convaincre que le changement pouvait passer par eux. L’image actuelle de la politique n’est pas sous son plus beau jour. Il faut donner un visage combattif et engageant à la population et non faire un post TikTok pour essayer de draguer les jeunes. On le voit bien concernant la thématique du climat. Il a fallu longtemps pour que les politiciens s’en emparent. Et aujourd'hui, le combat n’est toujours pas à la hauteur.

La concurrence est féroce entre les contenus fiables et les fake news. Ne faut-il pas une meilleure régulation des réseaux sociaux?
D’une part oui. Avec le Digital Services Act, les plateformes devront à présent rendre des comptes aux pays européens. Chaque pays va pouvoir demander un bilan des mesures prises par les plateformes pour lutter contre la désinformation, notamment. Les plateformes qui n’en font pas assez pourront être amendées. Mais la lutte contre la désinformation et ses effets passera avant tout par un renforcement de la résilience de la population face aux fausses informations.

«Le meilleur rempart contre la désinformation, c’est l’individu»
Laurent Cordonier

En gros, il faut renforcer la capacité que nous avons tous à séparer le bon grain de l'ivraie informationnelle, et ça passe par l’éducation générale. Pendant le Covid, par exemple, des études ont montré que les gens qui avaient de meilleures connaissances biologiques rejetaient davantage les fausses informations sur la maladie. Finalement, sur les réseaux sociaux, il faut favoriser la visibilité des contenus informationnels de qualité, car il en existe. Sur les questions de santé, par exemple, on retrouve des chercheurs, des médecins qui font de la vulgarisation, mais qui ne sont pas mis en avant par les plateformes. Il faut favoriser artificiellement la viralité des posts de ces spécialistes pour créer un écosystème informationnel vertueux.

La presse pourrait-elle donc en profiter et devenir incontournable dans le futur?
Absolument.

«Je pense que le deepfake est paradoxalement une des grandes chances pour les médias: celle de retrouver leur rôle de tiers de confiance»
Laurent Cordonier

Le développement des deepfakes va rendre le vrai et le faux indistinguables. Regarder une vidéo d’un événement ou d’une déclaration ne suffira plus à garantir sa véracité. Dans ce contexte, le critère sera celui de l’acteur qui publie cette vidéo. Ainsi, la visionner sur le site d’un média connu nous apportera une garantie de son authenticité. Les journalistes se doivent en effet de vérifier leurs informations, de les recouper avant de les publier. Pour retrouver ce rôle de tiers de confiance, les médias devront cependant se montrer irréprochables dans leur travail.

Une personne telle qu’Elon Musk ne fait-elle pas mal à la démocratie?
Elon Musk, tout comme Trump, est une expression du régime de post-vérité, qui étend malheureusement son influence. Ce qui compte dans une prise de position ou une déclaration n’est pas son adéquation au réel, mais aux attentes d’un certain public.

«Pour Trump, le concept de vérité n’est pas un critère. C’est l’incarnation même de la post-vérité»

Musk tire la notion de liberté d’expression à son extrême, au point de lui faire perdre son sens. Puisque tout peut être dit, tout ce qui flatte son public doit être dit. Par exemple, déclarer sur X que le dérèglement climatique n’existe pas ou n’est pas causé par l’activité humaine va dans le sens des attentes du public de Musk. Que cela soit faux n’a au final aucune importance à ses yeux. Le danger est que la post-vérité est incompatible avec une démocratie saine.

Le gouvernement ukrainien produit un spot avec un deepfake de Poutine
Video: watson
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