Les défaites ont rendu Simon Ehammer plus fort
C’était il y a six ans. À l’époque, Simon Ehammer était déjà considéré comme un espoir du sport suisse, tout en gagnant encore sa vie en vendant des chaussures. Cela ne l’avait pas empêché, à 20 ans, d’afficher sans détour ses ambitions au micro: devenir un jour le meilleur du monde dans les disciplines combinées. Plus que l’objectif en lui-même, c’est l’absence totale de retenue, presque à rebours des codes helvétiques, qui avait frappé les observateurs. Les racines tyroliennes de son père Franz y étaient sans doute pour quelque chose: Simon Ehammer s’exprimait avec une assurance débordante.
Le contraste est saisissant avec ses deux entraîneurs de longue date, les frères René et Karl Wyler. Eux ne font jamais de grandes déclarations. Lorsqu'Ehammer a dû abandonner le décathlon aux Mondiaux en plein air de Tokyo en 2025 après un zéro en hauteur, Karl Wyler, visiblement affecté, s’était même interrogé avec lucidité: était-il encore l’entraîneur qu’il lui fallait? Trois ans plus tôt, à Götzis, après un nouveau zéro en longueur, René Wyler, agacé, avait averti sans détour: Simon devait prendre garde à ne pas se décrédibiliser.
Les frères Wyler ont accompagné au maximum leur protégé, ancien apprenti du commerce de détail dans un magasin de sport appenzellois, sur la voie du professionnalisme. Mais ils ont aussi su le ramener sur terre lorsque ses ambitions dépassaient la réalité.
Après son record du monde de l'heptathlon, établi samedi soir lors des Mondiaux en salle de Torun en Pologne (avec 6'670 points, il a amélioré la marque détenue par l'Américain Ashton Eaton depuis 2012 et ses 6'645 points), le nouveau champion du monde de la discipline n’a d'ailleurs pas oublié de remercier son entourage, glissant au passage:
Son parcours vers le record du monde n’a rien d’un long fleuve tranquille. À des performances exceptionnelles (comme le record du monde du saut en longueur dans un décathlon avec 8,45m, l’argent européen en 2022 à Munich, le bronze mondial en longueur en 2023 à Eugene, ou encore son premier titre mondial en salle en 2024 à Glasgow), ont toujours succédé des revers. Les larmes ont parfois coulé, comme lors de sa quatrième place aux Jeux olympiques de 2024, son élimination aux Mondiaux de Tokyo ou encore son abandon à Götzis la même année, victime d’un blackout mental.
Mais ces moments difficiles ont un point commun: ils ont rendu Simon Ehammer plus fort et ont finalement renforcé sa conviction que tout est possible. L'Appenzellois a fini par avoir raison ce week-end, même s’il n’avait, pour une fois, pas affiché publiquement cet objectif de record du monde en Pologne. Il s’en était ouvert seulement à un cercle restreint, sous couvert de plaisanteries. «Mais en faisant quelques calculs, je savais que ce total était atteignable», affirme-t-il aujourd'hui.
L'heptathlon semble taillé pour lui. Contrairement au décathlon, il ne comprend pas ses deux disciplines les plus faibles: le disque et le javelot. Et samedi, il a enfin réalisé une compétition sans le moindre passage à vide. Tout s'est déroulé à la perfection.
Un succès qu’il doit autant à ses qualités physiques et mentales qu’à l’exigence de ses entraîneurs, sans oublier le rôle essentiel de son épouse, Tatjana Meklau. L’Autrichienne ne se limite pas à le soutenir au quotidien: par son calme, elle aide également à tempérer les émotions de son conjoint.
Peu après son record du monde samedi, Simon Ehammer a souligné qu'il avait dû surmonter des situations critiques à la perche, franchissant certaines barres à son troisième et dernier essai. Et c’est justement dans ces moments de pression qu’il s’est montré le plus souverain, s’envolant avec une telle aisance que lors d'un saut, le commentateur l'a confondu involontairement avec Simon Ammann.
