Ce village romand a accueilli le premier Mondial de hockey
Quand on arrive aux Avants, impossible de rater Le Châtelard, juste à côté de la gare. Ce bâtiment de style Belle Epoque, construit à la fin du 19e siècle, est majestueux et surdimensionné pour ce petit village (450 habitants) des hauts de Montreux (VD). Ancien hôtel de luxe, il est un vestige de l'âge d'or du tourisme dans cette région – jusqu'à la Première Guerre mondiale –, qui a notamment attiré de nombreux riches Anglais, désireux d'essayer le ski ou la luge. Ou simplement de profiter des paysages somptueux et du bon air alpin.
Malgré les traces de son passé faste, on ne peut pas deviner que c'est dans ce village qu'a eu lieu, en 1910, le premier tournoi international de hockey sur glace. 116 ans avant le Mondial qui débute ce vendredi à Zurich et Fribourg. Et il s'est justement déroulé sur le terrain du Châtelard, en contrebas de l'immense bâtisse.
Difficile d'imaginer la patinoire naturelle, qui existait en lieu et place du terrain de foot actuel en gazon. Difficile d'entendre les pucks frapper les palettes ou les cris des spectateurs, remplacés par le tintement des cloches de vaches et le grincement du MOB, le mythique train reliant Montreux à l'Oberland bernois, qui entre en gare. Ce n'est en tout cas pas la réceptionniste du Châtelard, désormais institut catholique pour jeunes filles, qui aurait imaginé qu'entre le 10 et le 12 janvier 1910, les seuls uniformes qui étaient portés ici n'étaient pas ceux de jeunes étudiantes mais bien des équipements de hockeyeurs internationaux.
Elle nous écoute avec un air interloqué quand on lui fait part de notre demande: «C'est possible d'aller sur le terrain devant votre établissement pour prendre quelques photos? Vous savez que c'est là qu'a eu lieu le premier tournoi international de hockey sur glace?» Après s'être démenée pour nous trouver l'autorisation, auprès de la direction, de pénétrer sur cette parcelle privée, cette habitante de la région sourit: «Non, je ne savais pas».
Au milieu de ce pré à la lisière de la forêt, surplombé par les pâturages et la Dent de Jaman, on essaie encore une fois de se replonger dans le passé. De voir les prédécesseurs de Roman Josi, Christoph Bertschy et Sven Andrighetto patiner à pleine vitesse et tirer dans ce bout de caoutchouc dur. Autant dire que l'exercice n'est pas concluant... Même la cabane dans laquelle se trouvaient les vestiaires, seul vestige de ce tournoi, ne nous aide pas: elle sert désormais uniquement de dépotoir. Et pourtant, cette grande première pour le hockey sur glace a bien eu lieu ici il y a 116 ans.
Le tas de neige, les shorts et une Nati humiliée
Ce sport vit alors ses balbutiements. La fédération internationale est créée deux ans plus tôt (1908), à Paris, sous l'impulsion du journaliste français Louis Magnus. La Suisse en devient membre dès la première année, avec notamment la France, la Grande-Bretagne, la Belgique et l'Allemagne. Dans la foulée, ces pays décident d'organiser chaque année un Championnat d'Europe. Avant cela, il n'y a jamais eu de tournoi officiel regroupant plusieurs équipes nationales.
La première édition a donc lieu, vous l'aurez compris, aux Avants en 1910. Un choix qui n'a rien d'un hasard: en plus d'être l'une des plus huppées de la planète, la station se situe sur le territoire d'un des membres fondateurs. Ceux-ci sont d'ailleurs tous présents, sauf la France. La raison du forfait des Tricolores est cocasse: fâché du format décidé la veille du tournoi – un championnat plutôt qu'un tableau à élimination directe –, Louis Magnus, chef de la délégation française, retire son équipe.
Mais ce n'est de loin pas la seule absurdité qui sépare ce hockey d'un autre temps de celui – ultra-professionnel et citadin – qui se jouera à Zurich et Fribourg ces prochains jours. Sur le lac gelé des Avants, «la surface utilisée est de forme bizarroïde et un petit tas de neige empêche de tirer à gauche de l'un des buts», souligne le site Hockeyarchives. Les joueurs n'ont pas de casque, portent de simples pulls en laine et des pantalons. Et certains même des shorts (on a mal pour ceux qui se couchaient pour bloquer des tirs)!
Les équipes nationales sont alors représentées par un club – à l'exception notable de la Suisse, dont la sélection est composée de joueurs de plusieurs équipes alpines – et les étrangers y sont même autorisés. La hiérarchie, elle aussi, n'a rien à voir avec celle du hockey moderne: c'est la Grande-Bretagne qui est sacrée aux Avants, après avoir notamment sèchement battu la Suisse 5-1.
Les Helvètes repartent la canne entre les jambes de ce tournoi: ils ont aussi été battus par la Belgique (1-0), corrigés 8-1 par Oxford (une formation composée d'étudiants canadiens, invités mais dont les matchs ne comptent pas officiellement) et humiliés 9-1 par l'Allemagne le dernier jour.
Et puis, il y a cette ultime rencontre qui doit opposer la Grande-Bretagne aux Canadiens d'Oxford, décisive pour le titre. Elle n'aura jamais lieu, les Nord-Américains étant obligés de rentrer au pays le jour-même et ne pouvant ainsi pas disputer ce match. Il avait été repoussé à cause de la chaleur inhabituelle pour janvier, qui menaçait de faire fondre la glace. Là encore, impossible pour notre imagination de revenir sur cette prairie en 1910: le froid anormal de cet après-midi de mai 2026 nous a même forcé à sortir une petite polaire au moment de faire les quelques photos de cet endroit historique.
Un Dragon taquin et la TV qui fait vibrer
Pour se réchauffer, on traverse la route et on va boire un café au restaurant La Tramontana. L'un des très rares établissements publics des Avants, qui sont passés de lieu de villégiature à village résidentiel au fil du 20e siècle. C'est sur la porte de ce restaurant qu'on verra le seul lien concret du patelin avec le hockey sur glace: un autocollant de Fribourg-Gottéron.
«Ça a gueulé dans le village quand je l'ai mis», nous confie Vincent, le gérant, avec un sourire taquin. Une manière de nous rappeler que ce fan des nouveaux champions nationaux est minoritaire sur cette terre vaudoise, majoritairement acquise à la cause du Lausanne HC, même si les Avants ne sont qu'à un kilomètre à vol de dragon de la frontière fribourgeoise. Mais pas de quoi calmer les ardeurs du restaurateur: il a confectionné des sous-verres avec le logo de Gottéron et a «même chanté à la gloire du club, avec des clients, sur la terrasse».
Le barbu au pantalon bariolé de fleurs et symboles hippies multicolores connaît bien ses classiques. Et bombe tout à coup le torse. «Tu sais qu'on a été champion de Suisse? Hé ouais!» Précision: il ne parle pas de Fribourg, mais bien du... HC Les Avants. Le club des hauts de Montreux – disparu depuis belle lurette – a même été sacré deux fois, en 1912 et 1913, sur sa fameuse patinoire naturelle. Elle est d'ailleurs en photo sur les murs de La Tramontana, au milieu d'autres clichés qui témoignent autant du prestige passé du village que de la nostalgie d'une époque révolue.
Juste à côté, il y a la TV, avec évidemment un autocollant de Gottéron collé dessus. «On va diffuser les matchs du Mondial de hockey», se réjouit Vincent. C'est donc grâce à cet écran que les Avants vibreront pour le Championnat du monde, 116 ans après l'avoir organisé à quelques mètres de là.
Ne reste plus qu'à espérer que Jan Cadieux et ses protégés réussissent un bien meilleur tournoi que leurs prédécesseurs de 1910. Histoire de soulever un premier trophée planétaire et, pour une fois, entendre les cris de joie de La Tramontana couvrir le tintement des cloches de vaches.
