La Nati doit venger Dzemaili
Ce plat du pied, ras de terre, qui vient crucifier la Suisse. Angel Di Maria n'a rien demandé de plus qu'un geste juste, presque paresseux, pour abattre une équipe qui l'avait pourtant bousculé, dominé même, pendant de longues séquences ce 1er juillet 2014. Le ballon file, Diego Benaglio ne peut rien, et douze ans plus tard, l'image n'a toujours pas quitté nos rétines.
Il faut pourtant revenir avant ce geste. Revenir à cette Argentine gênée, parfois étranglée par la vitalité d'une sélection suisse qui n'avait peur de rien. Une triplette d'attaquants – Di Maria, Higuain, Lavezzi – dopée par les fulgurances d'un Messi survolté, et qui pourtant tournait à vide, privée de ballon, cherchant des espaces que la Nati lui refusait sporadiquement avec une insolence tranquille.
Sous la coupe d'Ottmar Hitzfeld, la Suisse s'est battue, s'est montrée séduisante face à une horde de stars. Elle a espéré, grâce à un bloc solide, grâce à un gardien sûr de son fait. Le match défilait, les minutes s'égrenaient, et puis arrive cette action, à la 121e minute, où Blerim Dzemaili surgit pour aller toucher le poteau.
Les prolongations avaient démontré que la Suisse possédait les armes, le physique, pour sortir l'Argentine dès les huitièmes de finale de ce Mondial. Mais rien n'y fait, aucune réussite, pendant presque 120 minutes de rage contenue. Hitzfeld songeait déjà aux tirs au but; il avait fait entrer Dzemaili à la 113e dans cette perspective. Il ne le savait pas encore, mais cet entrant n'aurait jamais l'occasion de tirer un penalty: le sort se jouerait ailleurs, dans l'épaisseur du bois d'un poteau.
L'Argentine, elle, possédait des armes de destruction massive. Messi, bien sûr, usait Schär, Behrami, Djourou et les autres au fil des courses. Les gradins grondaient à chacune de ses accélérations. Et puis cette passe lumineuse, à la 118e, qui allait trouver Di Maria. Le reste, on le sait, c'est par lui que ce texte a commencé.
Dzemaili ne méritait pas ça. Lui qui a mené une carrière exemplaire, semée de clubs étrangers, avec un passage remarqué à Naples pendant trois saisons. Son regard rivé vers le ciel disait déjà tout: cette occasion en or de rejoindre l'Argentine au score, de rêver d'une séance de tirs au but, venait de se fracasser contre ce maudit montant. Et les fans qui pointaient Dzemaili, avec cette phrase: si seulement...
En 2022, dans une interview accordée au Matin Dimanche, Dzemaili revenait sur cet instant:
Puis il pondérait, comme pour s'en détacher: «Au fond, un but ne change pas une carrière.» Peut-être.
Mais cet instant T, lui, a changé quelque chose chez ceux qui regardaient. L'auteur de ces lignes se souvient d'être resté prostré à sa table, de longues minutes, à ruminer, à revoir l'action en boucle – le ballon qui s'écrase sur l'aluminium, le rebond difficile à maîtriser qui passe à quelques centimètres du cadre. Pousser l'Argentine dans ses derniers retranchements pendant près de deux heures de jeu, et clore le chapitre d'un Mondial sur ce détail-là: il y a un goût qui peine encore, aujourd'hui, à s'échapper de la gorge.
La déception fut immense. L'aventure avait été belle, mais la chance avait choisi son camp. Les joueurs de la Nati à genoux, la tête dans les mains, les visages défaits; cette image doit revenir à la mémoire des onze qui fouleront la pelouse dans quelques jours, ce 12 juillet à l'Arrowhead Stadium de Kansas City.
Une revanche à prendre. Car la Suisse retrouve l'Argentine. Douze ans après, presque jour pour jour. Dans la composition attendue, il y a un certain Granit Xhaka, il y a Ricardo Rodriguez, les deux derniers témoins encore en vie, sur la pelouse, de ce 1er juillet 2014. Eux savent ce que ce poteau a laissé derrière lui. A eux, désormais, d'effacer ce souvenir par une réussite.
