Sport
Jeux olympiques

Paralympics: faut-il culpabiliser de ne pas les regarder?

Image

«Il y en a marre de la fausse compassion des bien-pensants»

Faut-il culpabiliser de ne pas regarder les paralympiques? Réponse surprenante et tonitruante d'un ancien champion de tennis en fauteuil roulant, reconverti dans le management sportif.
02.09.2021, 18:5803.09.2021, 15:17

Il y avait l'idée que cette fois, peut-être, ce serait différent. Que le monde woke en ferait un cas d'espèce, peut-être un pataquès. C'était juste une illusion: les paralympiques de Tokyo passent totalement inaperçus.

Entre autres questions embrassantes, la première consiste à savoir si cet événement est mal vendu ou, au contraire, si nous sommes des consommateurs monomaniaques, infichus de nous engouer pour des athlètes qui, sans oser l'avouer, nous ressemblent si peu.

Nous avons posé la question à Gérald Métroz. Outre une liberté de ton rare, cet autodidacte présente l'avantage d'avoir occupé des positions en vue dans les deux mondes; champion de tennis en fauteuil roulant, agent de sportifs célèbres.

Gérald Métroz aux Jeux d'Atlanta 1996.
Gérald Métroz aux Jeux d'Atlanta 1996.

Les Jeux olympiques ont battu des records d’audience. Pourquoi les paralympiques ont-ils un écho aussi faible?
La clé, c'est l'identification à l’athlète. Il faut dire la vérité: un enfant rêve de devenir Roger Federer ou Stan Wawrinka, pas le champion suisse de tennis en fauteuil roulant. Nous sommes une toute petite minorité. Nous représentons peut-être 1% de la population mondiale. Pourquoi les gens voudraient-ils nous ressembler? Pourquoi voudraient-ils imiter des personnes comme nous? L’identification est impossible.

Il est tout aussi difficile de ressembler à Federer, encore plus de l’imiter.
Selon moi, on peut se prendre pour Federer quand on tape des balles le dimanche matin. Il suffit d’un peu d'imagination et d’ego. A l’inverse, personne ne rêve d'un gars en fauteuil roulant.

Qui est Gérald Métroz?

Né le 16 mai 1962 à Martigny, Gérald Métroz a perdu ses deux jambes dans un accident de train à la gare de Sembrancher alors qu’il avait 2 ans. Président de club, entraîneur, gardien de hockey, il est devenu l’agent de hockeyeurs le plus influent de Suisse.
Tennisman de haut niveau en fauteuil roulant, il a participé aux Jeux paralympiques d'Atlanta en 1996 ainsi qu’à de nombreux tournois dans le monde. Il partage désormais son temps entre l’écriture et la musique. Sa vie a inspiré un livre («Soudain un train», de Jacques Briod) et un documentaire («Gérald Métroz: elle est pas belle la vie?»).

Devrions-nous culpabiliser, tout de même, de ne pas regarder les paralympiques?
Mais bien sûr que non! Avec les paralympiques, nous parlons de disciplines inconnues du grand public, pratiquées par une poignée de gens dans le monde. Il n’y a pas la masse, pas de base populaire, et ça ne changera jamais. Il n’y a personne à imiter, pas de modèles. Le tennis de l’ATP et celui que je joue, dans les faits, ne sont pas du tout les mêmes sports. Le mien restera toujours confidentiel et c'est parfaitement logique.

Mais vous, qui étaient vos idoles?
J’ai grandi avec McEnroe, Borg, Wilander, mais je me suis identifié au meilleur joueur du monde en fauteuil roulant.

Marcel Hug, champion à défaut de devenir star.
Marcel Hug, champion à défaut de devenir star.

En tant que média, avons-nous néanmoins un devoir, une responsabilité civique à couvrir les paralympiques?
Si vous êtes très riche et que vos audiences ne sont pas votre préoccupation majeure, pourquoi pas? Regardons les choses en face: 90% des gens qui écrivent à la presse pour se plaindre du traitement des paralympiques n’ont jamais mis les pieds dans une compétition de ce genre.

«Ces gens préféreront toujours regarder les débuts de Messi au PSG que la finale des aveugles à Tokyo»

Comment en êtes-vous si sûr?
Je peux en témoigner. Chaque année, au mois d'août, il y a un grand tournoi de tennis au Bois-des-Frères, dans la région de Genève. C’est un tournoi majeur, l’un des dix meilleurs au monde. Le jour de la finale, il y a entre 100 et 200 spectateurs au bord du court. Souvent les participants et les familles.

Les vestiaires.
Les vestiaires.

Pour vous, ces interpellations en faveur des paralympiques sont-elles des postures idéologiques?
Je les comparerais aux gens qui, pendant des années, quand j’étais agent de hockey, répétaient qu’il n’y ait pas assez de juniors en première équipe de Genève-Servette. Pour autant, ces personnes n’allaient jamais voir un match de juniors. C’était gratuit et à des heures faciles: rien de plus simple. Mais ils n’y allaient pas. Ils réclamaient plus de juniors sans leur prêter le moindre intérêt.

«Le pire, ce sont les remarques sur le courage. Il faudrait regarder les paralympics parce que “ces athlètes ont tellement de courage”...»

Je peux vous garantir qu’entre nous, les sportifs handicapés, on n’en a rien à secouer du courage. On n’en parle jamais. On est là pour gagner, c'est tout. Aux Jeux d’Atlanta, sur les quelque 10 000 athlètes que nous étions, je n’en ai jamais entendu un seul lâcher à table: «P…, les gars, qu’est-ce qu’on est courageux!» Nos sujets de conversation sont les mêmes que ceux des athlètes lambdas: à quelle heure est ta compétition? Comment tu te sens?

The United States, front, and Canada players line up during the national anthem before a women's wheelchair basketball quarterfinal game at the Tokyo 2020 Paralympic Games, Tuesday, Aug. 31, 2021 ...
Les hymnes nationaux.Image: AP

Votre discours n'est pas très militant.
Croyez-moi, aucun de nous ne fait du sport pour être courageux! On s’en fiche pas mal. Parce que dans ce cas-là, l’amateur qui grimpe à Evolène le dimanche matin à vélo est très courageux, lui aussi. Ce n’est pas pour autant que nous devrions le filmer et lui donner une médaille.

Une partie du grand public pense néanmoins que vous «mériteriez» plus d’attention.
Je me passerais volontiers de la fausse compassion des bien-pensants. Il y a trois semaines, une personne à la gare est venue me dire que j’étais bien courageux de prendre le train. Moi qui ai voyagé partout dans le monde...

«Les gens qui réclament plus d’intérêt pour les paralympiques ne connaissent ni les personnes, ni les sports dont ils parlent avec tant de véhémence»

Les paralympiques peuvent-ils tout de même trouver leur public?
Je les comparerais à des sports comme l'heptathlon où il y a très peu de licenciés, et pas davantage de modèles.

«On en revient toujours au phénomène d’identification. Franchement: qui voudrait ressembler à quelqu’un comme moi?»

Et vous, suivez-vous les paralympiques?
La première semaine, j’ai presque tout regardé, puis je suis parti en vacances. Même à mon niveau d’information, je serais incapable de vous citer un seul nom connu en dehors de quelques Suisses. En revanche, j’ai pu voir que le niveau d'ensemble avait considérablement augmenté.

Grâce au professionnalisme?
Oui, tout est devenu très pro. Des programmes étatiques et des entreprises comme Once, en Espagne, ont apporté beaucoup d’argent. Ou alors les athlètes apprennent la débrouille, comme dans n’importe quel sport mineur. Moi, à partir du moment où je suis entré dans le top 100, j’ai voyagé sur les compétitions tous frais payés, j’ai reçu gratuitement des fauteuils de mon équipementier, un par année, et ce n’est pas rien.

Les sponsors manifestent-ils davantage d’intérêt pour les paralympiques?
Il y en a peu, forcément.

«Je ne vois pas ce que viendrait chercher une entreprise comme Nike sur un marché de niche où la plupart des clients ne portent jamais de baskets»

Sans surprise, les sponsors des paralympiques sont souvent des fabricants de fauteuils roulants ou d'équipements divers. Il y en a d’autres comme Coca-Cola qui, en vertu de leur partenariat global avec le CIO, injectent des millions. C’est cool! Mais ces firmes-là y vont à pas mesurés, voire calculés. Et c’est totalement normal.

Pour un sport que vous considérez comme mineur, les JO pourraient paraître disproportionnés.
C'est l’avantage que nous tirons de la défense des minorités. En nous offrant cette visibilité, le CIO contribue énormément à la reconnaissance du statut de sportif (je n’ai pas dit personne) handicapé. Maintenant, nous devons évoluer car nos règlements sont du chinois. Il est difficile d’expliquer au grand public qu’il y a 22 médaillés en crawl, surtout avec une minute d'antenne. Avant de nous plaindre d’un manque d’intérêt (mais je le répète, ce n’est pas la réalité que je vis), il faut commencer par rendre les paralympiques accessibles et clairs.

Gerald Metroz, player agent, looks the players, during the game of National League A (NLA) Swiss Championship between Geneve-Servette HC and EV Zug, at the ice stadium Les Vernets, in Geneva, Switzerl ...
Gérald Métroz, figure célèbre des patinoires.Image: KEYSTONE

L’avis de Laurence Bolomey, journaliste indépendante engagée dans la promotion du sport handicap

«Je ne pense pas que nous devrions culpabiliser de ne pas regarder les paralympiques. Mais je pense que nous y perdons. Il y a trente ans, le sport handicap était encore une activité occupationnelle. Aujourd’hui, nous avons affaire à des professionnels, avec une vraie dimension athlétique. Ces sports, certes, doivent se remettre en question, car les règlements sont très compliqués. Mais le plus important est ailleurs, dans la démonstration manifeste qu’avec une jambe ou un bras en moins, un être humain reste capable de performances exceptionnels.»
Plus d'articles sur le sport
Berne se moque de son public
Berne se moque de son public
de Klaus Zaugg
Le Bayern Munich est victime d'une curieuse hécatombe
Le Bayern Munich est victime d'une curieuse hécatombe
de Romuald Cachod
Le grand projet de Sierre est une aubaine pour Ajoie
Le grand projet de Sierre est une aubaine pour Ajoie
de Klaus Zaugg
La réforme du hockey suisse est le comble de l'arrogance
La réforme du hockey suisse est le comble de l'arrogance
de marcel kuchta
Pourquoi la star suisse de la natation est si peu connue
1
Pourquoi la star suisse de la natation est si peu connue
de Simon Häring
Ce Fribourgeois peut sauver la saison du CP Berne
Ce Fribourgeois peut sauver la saison du CP Berne
de Klaus Zaugg
L’histoire émouvante d’un petit fan de Bodø mène en Suisse
L’histoire émouvante d’un petit fan de Bodø mène en Suisse
de Romuald Cachod
Dominique Gisin: «Si je pouvais décider, ma fille ferait du ski de fond»
Dominique Gisin: «Si je pouvais décider, ma fille ferait du ski de fond»
de Étienne Wuillemin
Un «retour historique» se prépare aux Paralympiques
Un «retour historique» se prépare aux Paralympiques
Les coachs suisses sont victimes d'un changement
Les coachs suisses sont victimes d'un changement
de Klaus Zaugg
Une situation cocasse a fâché les fans de rugby
Une situation cocasse a fâché les fans de rugby
Marco Odermatt explose (presque) tous les compteurs
1
Marco Odermatt explose (presque) tous les compteurs
de pascal vogel
La deuxième division du hockey suisse va vivre une révolution
1
La deuxième division du hockey suisse va vivre une révolution
de Klaus Zaugg
«Dans l'ombre de l'UTMB, les trails romands souffrent»
«Dans l'ombre de l'UTMB, les trails romands souffrent»
de Julien Caloz
«Le coach de Tottenham a fait une faute professionnelle»
«Le coach de Tottenham a fait une faute professionnelle»
de Yoann Graber
Une sale fréquentation éclabousse un équipier de Pogacar
Une sale fréquentation éclabousse un équipier de Pogacar
de Romuald Cachod
Une spécificité du calendrier rend Bodø/Glimt dangereux
Une spécificité du calendrier rend Bodø/Glimt dangereux
de Romuald Cachod
Voici les pires frasques de Gianni Infantino
1
Voici les pires frasques de Gianni Infantino
de Stefan Wyss
On en a la chair de poule
On en a la chair de poule
de Yoann Graber
Ce club portugais fait trembler les grands d'Europe
Ce club portugais fait trembler les grands d'Europe
de Julien Caloz
Sepp Blatter «Trump est malade, et Infantino lui ressemble»
Sepp Blatter «Trump est malade, et Infantino lui ressemble»
de François Schmid-Bechtel et Sebastian Wendel
Newcastle peut profiter d'un défaut insolite de son stade
Newcastle peut profiter d'un défaut insolite de son stade
«Honteux!»: la décision de cet arbitre de tennis fait polémique
«Honteux!»: la décision de cet arbitre de tennis fait polémique
de Yoann Graber
La pétanque suisse prend une mesure insolite pour aller aux JO
La pétanque suisse prend une mesure insolite pour aller aux JO
de Yoann Graber
Fiasco total pour l'écurie Aston Martin en F1
1
Fiasco total pour l'écurie Aston Martin en F1
de Romuald Cachod
Polémique autour du match de rugby Ecosse-France
Polémique autour du match de rugby Ecosse-France
Un tournoi de tennis très rare va naître près de la Suisse
Un tournoi de tennis très rare va naître près de la Suisse
de Yoann Graber
«Génial»: Une innovation en biathlon cartonne
«Génial»: Une innovation en biathlon cartonne
Une joueuse de tennis placée sous protection policière
2
Une joueuse de tennis placée sous protection policière
de Yoann Graber
Cet arbitre suisse raconte son improbable idée lors d'un match Iran-USA
Cet arbitre suisse raconte son improbable idée lors d'un match Iran-USA
de Sebastian Wendel
Cette Romande est une championne ultime
Cette Romande est une championne ultime
de Julien Caloz
Le curieux aveu d'une ancienne star du foot suisse
Le curieux aveu d'une ancienne star du foot suisse
Ce mythe du foot romand prend sa retraite et raconte ses «dernières fois»
Ce mythe du foot romand prend sa retraite et raconte ses «dernières fois»
de Yoann Graber
Les Jeux olympiques de Tokyo, en images
1 / 28
Les Jeux olympiques de Tokyo, en images
Les feux d'artifice au-dessus du stade olympique, lors de la cérémonie d'ouverture le 23 juillet.
source: keystone / keystone
partager sur Facebookpartager sur X
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
2 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
2
Le grand projet de Sierre est une aubaine pour Ajoie
Le HC Sierre, dont le jeu peut faire mal aux clubs de National League, met tout en œuvre pour monter rapidement dans l'élite. Mais ce projet, irréaliste, profite plus que jamais au HC Ajoie.
Le dossier Sierre concerne de près Ajoie, et ce n’est pas un manque de respect de le dire, simplement un constat lucide. Après tout, les Ajoulots ont terminé la saison régulière à la dernière place pour la cinquième fois consécutive. Il est très probable, statistiquement parlant, qu’ils jouent encore la lutte pour le maintien à l’avenir. D’autres équipes pourraient également être concernées, mais inutile de spéculer.
L’article