Conseil fédéral: pourquoi on choisit souvent les candidats les plus «faibles»
Comment un parti peut-il faire élire son candidat favori au Conseil fédéral? À Berne, ces quinze dernières années, le PLR a démontré qu’il maîtrisait particulièrement bien cet exercice. L’UDC et les partis du centre-droit s’en sortent également plutôt bien. Le Parti socialiste, en revanche, fait figure de novice.
Mais la course à la succession d’un conseiller fédéral commence bien avant le jour de l’élection, parfois plusieurs années à l’avance.
Le président de parti, le chef du groupe parlementaire et le secrétaire général commencent par réfléchir aux membres du Conseil fédéral issus de leurs rangs et susceptibles de démissionner prochainement. En parallèle, ils prennent discrètement contact avec des candidats potentiels, afin de leur demander s'ils envisageraient de se présenter.
L’idéal est de parvenir, de cette façon, à anticiper les événements. Lorsqu’un siège se libère, le candidat favori est déjà identifié. Ce sera un élu proche de la direction du parti, qui possède les qualifications requises et contribue, par son profil, à soigner l’image de la formation politique.
Il y a des annonces surprises
Ces discussions préparatoires reposent sur une confiance mutuelle qui fait parfois défaut. Certains conseillers fédéraux préfèrent en effet garder leur projet secrets, y compris vis-à-vis de leur parti.
Lorsque Didier Burkhalter avait annoncé sa démission, en 2017, les dirigeants du PLR avaient été pris de court et n’avaient appris la nouvelle que deux heures plus tôt. Cette nuit-là, les lumières du secrétariat général du parti étaient restées allumées jusqu’à l’aube.
À ce moment-là, la stratégie n’avait encore été définie que dans ses grandes lignes et il avait fallu rapidement la préciser. Le favori de la direction du PLR était effectivement Ignazio Cassis, alors chef du groupe parlementaire. Mais le PLR était également conscient de son ancrage traditionnel en Suisse romande: il était donc indispensable de faire figurer des candidats romands sur la liste.
Plutôt que de limiter son ticket à deux noms, le PLR avait finalement présenté trois candidats, dont deux Romands. Le parti entendait ainsi montrer qu’il accordait une importance particulière à la Suisse romande. Mais le jour de l’élection, les deux candidats romands s'étaient partagé les voix, ouvrant la voie à la victoire du Tessinois Ignazio Cassis.
Il y a des règles de base
Pour qu’un parti fasse élire son candidat favori au Conseil fédéral, sa direction doit respecter sept principes fondamentaux.
- Les conseillers aux États sont snobs. Ils ont tendance à privilégier leurs collègues au détriment des autres candidats.
- L’expérience dans un exécutif est un atout. Avoir dirigé un collège cantonale ou celui d'une grande ville témoigne de la capacité du candidat à gérer des services publics et à travailler au sein d’un exécutif.
- Le travail en commission compte beaucoup. Les parlementaires qui ne se contentent pas que d’assister aux séances, mais apportent des idées, recherchent des compromis et maîtrisent leurs dossiers gagnent le respect de leurs collègues. Un travail de fond qui passe souvent inaperçu aux yeux du grand public.
- L’affabilité joue un rôle important. Les Suisses apprécient peu les personnalités arrogantes et ont tendance à les remettre à leur place. À l’inverse, un candidat accessible, modeste et suffisamment sociable a davantage de chances de se faire élire au Conseil fédéral.
- L’origine régionale, le sexe et l’âge du candidat comptent également.
- La direction du parti doit garder sa stratégie pour elle. Si elle dévoile trop clairement ses intentions, elle donne à ses adversaires l’occasion de faire échouer son plan.
- Enfin, il existe un principe terrible et cruel, celui du maillon faible. On pourrait s'imaginer que les politiciens sont élus au Conseil fédéral parce qu’ils sont jugés particulièrement aptes à faire avancer le pays. C’est une idée fausse. En raison des particularités du système politique suisse, la logique est souvent tout autre. Les représentants des partis adverses peuvent élire un candidat si faible qu'il ne pourrait guère servir les intérêts de son parti, voire lui porter préjudice.
En 2015, Thomas Aeschi était le candidat préfér de la direction de l’UDC. Il était même considéré comme le protégé politique de Christoph Blocher, ce qui lui avait valu l’opposition des partis de gauche.
Alors que deux Romands siégeaient déjà au Conseil fédéral, l’UDC avait présenté aux côtés de Thomas Aeschi deux candidats romands. Le message était on ne peut plus clair sur qui choisir.
Mais le Parlement avait réagi en élisant le candidat jugé le moins menaçant, Guy Parmelin. À l’époque, de nombreux membres du Conseil national et du Conseil des États le connaissaient à peine. Il ne possédait pas non plus de diplôme universitaire. Au troisième tour de scrutin, il avait largement devancé Thomas Aeschi.
Une fois au Conseil fédéral, Guy Parmelin s’était révélé moins terne que certains ne l’avaient espéré. La stratégie consistant à choisir le candidat le moins susceptible de renforcer son parti a néanmoins continué de faire des adeptes. Les socialistes en ont particulièrement fait les frais, en partie à cause des erreurs stratégiques de leur dirigeants.
Le PS a fait tout faux
En 2022, la direction du PS souhaitait faire entrer Eva Herzog au Conseil fédéral. Membre du Conseil des États, elle bénéficiait d’un avantage de taille. Elle avait également siégé au gouvernement de Bâle-Ville.
Qui le PS avait-il présenté à ses côtés? Elisabeth Baume-Schneider, elle aussi membre d’un exécutif cantonal, en l’occurrence celui du Jura. Les deux candidates disposaient donc de profils très similaires.
Dans ces conditions, le «facteur sympathie» avait pris une importance particulière et avait joué en faveur de la Jurassienne. De plus, des parlementaires du centre-droit avaient ouvertement laissé entendre qu’Eva Herzog ferait probablement une conseillère fédérale plus influente et servirait davantage les intérêts du Parti socialiste qu’Elisabeth Baume-Schneider. Ils avaient donc voté pour cette dernière.
Le rejet d’Eva Herzog avait suscité de vives réactions dans le nord-ouest de la Suisse, car dans la région, on estimait attendre depuis bien trop longtemps un siège au Conseil fédéral. Un an plus tard, la direction du PS a soutenu la candidature de Jon Pult. Mais Beat Jans, lui aussi originaire du nord-ouest de la Suisse, figurait également sur le ticket. Certains parlementaires avaient donc choisi de voter pour lui.
Un conseiller national socialiste résumait ainsi la situation:
L’élection du candidat le moins susceptible de renforcer l'influence de son parti n’est toutefois pas une fatalité. Le PLR voulait Karin Keller-Sutter et a réussi à la faire élire. L’UDC voulait Albert Rösti et a obtenu son élection.
Après sa défaite en 2010, Karin Keller-Sutter avait déclaré publiquement qu’elle ne se voyait plus briguer un siège au Conseil fédéral. Elle avait néanmoins analysé les raisons de son échec.
Le soutien de l’UDC avait notamment été inférieur à ses attentes. Par la suite, en tant que conseillère aux États, elle avait démontré sa capacité à trouver des compromis avec le centre-gauche. Elle avait notamment pu compter sur ses bonnes relations avec le socialiste saint-gallois Paul Rechsteiner, lui aussi membre du Conseil des États.
De son côté, Albert Rösti jouissait d’une grande popularité. Même lorsqu’il dirigeait l’UDC, il privilégiait la conciliation, ce qui lui avait valu la sympathie de nombreux parlementaires. Comme KKS, il avait également marqué des points grâce à son travail en commission. Après avoir contribué à un compromis sur la politique énergétique, son accession au Conseil fédéral semblait toute tracée.
Le Centre y va au feeling
Le Centre avait, quant à lui, démontré que des lacunes stratégiques pouvaient parfois être compensées par l’improvisation. Lors de l’élection de Viola Amherd, la direction du parti s’était montrée réservée et n’avait pas de plan précis. À l’annonce de sa démission, les pontes du Centre avaient semblé complètement désorientés.
Dans un premier temps, le parti n’avait trouvé aucun adversaire à opposer à Markus Ritter, alors même que celui-ci ne bénéficiait que d’un soutien limité au sein de la direction. Les refus de potentiels candidats s'étaient succédés. Le parti de centre-droit s’était alors tourné vers Martin Pfister, un membre peu connu du gouvernement zougois, et avait avancé un argument politique pour justifier sa candidature. Avec lui au Conseil fédéral, le soutien aux accords bilatéraux avec l’Union européenne serait assuré.
Un mois et demi plus tard, le fait de voter pour Martin Pfister s’était révélé décisif. Une fois au Conseil fédéral, il avait soutenu les accords avec l’UE contre la position majoritaire des cantons.
Quel est désormais le plan de l’UDC? Le départ de Guy Parmelin n’était pas inattendu. Il serait donc surprenant que la direction du parti n’ait pas déjà préparé sa succession.
Christoph Blocher fait l’éloge du conseiller national thurgovien Pascal Schmid. L'ex-conseiller fédéral évincé sait toutefois que ses recommandations sont accueillies avec scepticisme dans l’aile gauche du Parlement. Le véritable plan de l’UDC ne sera probablement révélé que peu avant la date limite de dépôt des candidatures, le 23 octobre. La stratégie du parti sera mise à l’épreuve au moment de l'élection, le 9 décembre.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
