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La France a mal à son eau: 100 ans de baignade à rattraper

Canal-Saint-Martin, Paris, 23 juin 2026.
Canal-Saint-Martin, Paris, 23 juin 2026.image: afp
Analyse

La France a un problème que les Suisses ne connaissent pas

La canicule de juin a apporté la démonstration que la France et notamment Paris ont un très gros problème d'accès à l'eau. Les mentalités évoluent, les pouvoirs publics tentent de suivre.
30.06.2026, 18:5030.06.2026, 19:46

Est-ce parce qu’elle est un pays cartésien, rétif à une fusion romantique avec les éléments naturels? Le fait est, qu'en France, se baigner ne va pas de soi. Chaque année ou presque, on a droit au reportage d’une télé française s’extasiant devant le spectacle de Suisses nageant dans l’Aar. Dans une rivière. Comment donc est-ce possible?

Le grand nombre de noyades – près de 80 – durant les dix jours de canicule que l'Hexagone, comme la Suisse, vient de traverser, alerte les pouvoirs publics. Qui imputent ces décès, d’une part, au manque de maîtrise de la natation chez les Français en général, d’autre part, à des lieux inadaptés à la baignade.

Se baigner dans une rivière? Vous n'y pensez pas!

Et si trop peu était fait chez nos voisins pour leur permettre un accès facilité à l’eau des piscines et des zones aquatiques naturelles? En Suisse, les piscines pullulent, les lacs aussi, et l’on se baigne à la pause de midi dans l’Aar à Berne, la Limmat à Zurich et le Rhône à Genève. En France, les piscines en plein air sont peu nombreuses et parfois ne donnent guère envie. Quant à faire trempette dans un fleuve ou une rivière, il ne faut pas y songer, les exceptions confirmant la règle.

Cela n’a pas toujours été ainsi, racontent les anciens. Dans les années 1950, on apprenait à nager dans la Seine. Pas à Paris, mais en aval, en Normandie. Puis la pratique a disparu, les rejets industriels toujours plus nombreux de l'après-guerre ont rendu l’eau impropre à la baignade.

Ces drames qui devaient tout changer

Des drames ont eu leur part dans cette désertion. A l’été 1969, dix-neuf enfants mouraient noyés dans la Loire, puis vingt-quatre autres personnes dans le naufrage d’un bateau au large de Thonon-les-Bains la même années.

Ces tragédies donnèrent un coup d'accélérateur à la mise en œuvre d’un ambitieux plan de construction de piscines, dites piscines Tournesol, avec toit amovible à la belle saison. Il était prévu d’en construire 1000. Seules 183 verront le jour dans les années 1970. Il en resterait une centaine aujourd’hui, en mauvais état, nécessitant de lourds travaux de rénovation.

Les mentalités bougent

La canicule de juin 2026 a apporté la démonstration du besoin urgent de repenser l’accès à l’eau en France. Il en va de la santé des individus comme de la sécurité publique – se rafraîchir apaise.

Autorisée depuis 2021, l’été, à certains moments de la semaine, la baignade dans le canal Saint-Martin, à Paris, a été ouverte cette année de façon anticipée et permise tous les jours, sous surveillance et dans une portion délimitée, pendant les pics de chaleur. Les berges ont été prises d’assaut. Longtemps, les eaux sombres de ce canal qui relie le canal de l’Ourcq, au nord-est de la capitale, à la Seine, ont paru sales. Se baigner dans Paris? Vous n’y pensez pas! Les mentalités ont évolué, les autorités ont compris qu’elles devaient agir – si peu avait été fait depuis la promesse de l’ancien maire de la capitale, Jacques Chirac, à l’orée des années 1990, de rendre la Seine à la baignade.

Eau partout, baignade nulle part

Retour au début des années 2000. En 2003, une canicule frappe l’Europe de l’Ouest. Bis repetita en 2006. La France crève de chaud. A Paris, l’une de villes les plus denses du monde, c’est l’enfer. Pas un endroit où se rafraîchir. Il y a bien des piscines, mais couvertes dans leur très grande majorité. Rien n’est pensé pour permettre aux corps de s’hydrater à l’air libre.

Les jardins publics, conçus comme des œuvres d’art, en effet très beaux, sont dépourvus de douches. Les grands espaces verts que sont le Bois de Vincennes et le Bois de Boulogne sont «protégés». Y construire de vastes piscines est impossible. Il reste «Paris Plages», l’attraction des bords de Seine initiée en 2002 par le maire Bertrand Delanoë pour offrir un lieu de villégiature aux citadins ne pouvant partir en vacances. Mais il est alors surtout investi par le Tout-Paris branché, et l’on y transpire à grosses gouttes plus qu'on y prend le frais. Non, ce n’est pas encore ça. Patience, ça vient. La région ne se nomme pas pour rien le Bassin parisien. Elle regorge d’eau.

Le déclic des JO

Il existe au nord-est de Paris un vaste plan d’eau appelé Bassin de la Villette. Un Suisse passant là l’été en ces années de disette aquatique se serait demandé: mais qu’est-ce qu’ils attendent pour y autoriser la baignade? Ce sera chose faite en 2017. Il aura d’abord fallu assainir l’eau et retirer du fond les carcasses en tout genre qui s’y trouvaient. L’opération sera répétée plus tard canal Saint-Martin, en aval.

Dans le même temps, les pouvoirs publics travaillent activement à la dépollution des eaux du fameux Bassin parisien. Arrivent les JO d’été 2024. Les épreuves de natation en eau libre et de triathlon prennent place dans la Seine, entre le pont Alexandre III et le pont de l'Alma. S'y baigner: Jacques Chirac l’avait promis, Anne Hidalgo, pas peu fière, l’a fait. Cette année, dès le 4 juillet et jusqu’au 30 août, la baignade dans la Seine rouvrira au public en trois endroits. Elle était interdite de 1923 à 2025. Les JO de 2024 ont tout débloqué.

L’exemple parisien montre ce qu’il reste à faire ailleurs. Restent les noyades. Pays centralisé, la France pense souvent «grand plan». C’est moyennement efficace, mais surtout, les caisses publiques sont sollicitées par mille choses. Apprendre à nager à un maximum d’enfants est pourtant un devoir éducatif. En Seine-Saint-Denis, en banlieue parisienne, près de trois enfants sur quatre ne sauraient pas nager à l’entrée au collège.

Les piscines sont le lieu où les écoliers apprennent d'ordinaire à nager. Mais il en manque, beaucoup. S’ajoute à cela le problème – semi-tabou – de l’insécurité dans certains bassins, ce qui fait fuir les familles et les jeunes, filles et garçons, qui ne veulent pas se prendre des coups. La piscine de Delle, aux portes de Porrentruy, a été plusieurs fois fermée momentanément dans le passé. D’où un report de baigneurs français, parmi eux des fauteurs de troubles, dans la piscine jurassienne, ce qui a conduit les autorités de la ville à prendre des mesures exceptionnelles. A Paris, des incivilités ont été signalées cette année aux abords du canal Saint-Martin.

Culturel, matériel, sécuritaire: le rapport à l'eau des Français a tout du multifactoriel.

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