La Suisse n'aime pas les climatiseurs et ça lui coûte des millions
Avec l'été, les prix des climatiseurs grimpent en même temps que les températures. Chez Digitec Galaxus, le best-seller, un climatiseur split mobile du fabricant Midea, est actuellement proposé à 1297 francs. En février, il valait 826 francs. Les marges semblent juteuses pour les fabricants, tout comme les chiffres de vente. Cette année, entre le 1er janvier et le 25 mai, Galaxus a vendu près de 60% de climatiseurs de plus qu'en 2025.
Ce boom s'explique par deux raisons. Premièrement, il fait de plus en plus chaud. Entre 1945 et 1974, une ville comme Bâle, par exemple, enregistrait en moyenne 8,7 jours de canicule par an. Entre 1995 et 2024, ce chiffre atteignait déjà 14,7 selon MétéoSuisse. Dans d'autres villes, cette progression a été encore plus marquée. A Lugano, une multiplication par cinq a été enregistrée.
Des logements inadaptés aux grandes chaleurs
Deuxièmement, les bâtiments suisses sont presque dépourvus de systèmes de climatisation fixes. La plupart des gens étant locataires et l'installation d'un tel système nécessitant un permis de construire, ils se rabattent sur des appareils mobiles. Ces derniers ont beau être le moins bon choix en termes d'efficacité énergétique et de performance, ils ont l'avantage de ne nécessiter aucune autorisation.
Cependant les climatiseurs restent mal vus pour de nombreux Suisses ou sont jugés inutiles. En 2022, le conseiller national Vert Christophe Clivaz qualifiait les climatiseurs mobiles de «mauvaise adaptation au changement climatique» et réclamait des règles plus strictes au niveau fédéral. Dans les régions du monde où la chaleur sévit depuis longtemps, les habitations sont en revanche climatisées à grande échelle depuis des décennies.
Un danger mortel et un gros préjudice financier
Il ne s'agit pourtant pas d'un luxe. La chaleur augmente la surmortalité. Celle-ci représente plusieurs centaines de personnes par été, indique Reto Knutti, professeur de physique du climat à l'ETH Zurich. Durant un été caniculaire, la chaleur tuerait plus de personnes que l'ensemble des accidents de la route sur toute une année. La chaleur est un risque sous-estimé du changement climatique. Reto Knutti résume:
Selon une nouvelle étude du professeur de finance Markus Leippold de l'Université de Zurich, les hospitalisations liées à la chaleur coûtent déjà au système de santé 21 millions de francs par an.
Les fortes températures ont également un impact négatif sur la productivité au travail. Une étude de 2022 chiffre la perte annuelle de productivité due à la chaleur en Suisse à 665 millions de francs, un montant qui pourrait dépasser le milliard d'ici 2050.
Les climatiseurs peuvent atténuer la part de ce manque à gagner imputable aux activités en intérieur. Ce n'est pas pour rien qu'ils sont considérés comme les appareils qui ont rendu possible le développement économique de Singapour ou de la Californie, par exemple.
Un changement global déjà bien amorcé
En Suisse, la législation peine à suivre la hausse des températures. Dans la plupart des cantons, un permis de construire n'est accordé pour des installations fixes de climatisation qu'à des conditions strictes. Paradoxalement, cela produit souvent l'effet inverse: la consommation d'énergie et les nuisances sonores sont plus élevées lorsque quelques locataires seulement, par immeuble, achètent à la place un appareil mobile.
Il est à noter qu'un changement de mentalité s'amorce lentement dans le pays. Dans le canton de Zurich, l'installation de certains types de climatiseurs ne devrait bientôt plus nécessiter de permis de construire, mais seulement une procédure de notification. Le Conseil d'Etat justifie dans sa proposition:
Dans le canton de Berne, le Grand Conseil a décidé, en mars, que les climatiseurs fonctionnant grâce à sa propre énergie solaire n'auraient plus qu'à faire l'objet d'une simple déclaration.
Les pouvoirs publics se montrent également plus ouverts qu'auparavant à la climatisation dans leurs propres bâtiments. La Ville de Zurich souligne que les climatiseurs apportent un soulagement non seulement sur le lieu de travail et au domicile, mais aussi dans les établissements de soins, les crèches et les écoles.
L'administration prépare ses bâtiments à faire face à des épisodes caniculaires de plus en plus fréquents. Les mesures constructives, techniques et opérationnelles sont au premier plan. Pour le nouveau centre pour personnes âgées d'Eichrain dans le canton de Zurich, par exemple, la géométrie et l'orientation du bâtiment, les protections solaires, les balcons saillants, la ventilation nocturne et l'activation de la masse thermique du bâtiment contribuent à la protection contre la chaleur.
Là où ces mesures s'avèrent insuffisantes, des climatiseurs modernes utilisant des réfrigérants respectueux de l'environnement sont également utilisés.
Les CFF et les hôtels s'équipent
Les CFF misent, eux aussi, sur un refroidissement plus poussé. Il y a encore quelques années, la règle dans leurs trains voulait que la température ne soit abaissée que de 3°C à 5°C maximum par rapport à la température extérieure. Cela serait plus agréable que les «chocs thermiques», un argument qui n'a guère convaincu.
Les CFF ont depuis abandonné cette approche. Leurs trains sont désormais refroidis jusqu'à 10°C degrés en dessous de la température extérieure. «Cette adaptation s'explique par le fait que les jours de canicule se multiplient en Suisse», indique la porte-parole Fabienne Thommen. Par ces journées, un refroidissement plus intense est nécessaire. De plus, le nombre de retours sur le sujet a augmenté. Les clients se montrent «plus sensibles à la question du climat intérieur».
Les hôteliers doivent eux aussi s'adapter. De nombreux établissements se mettent à niveau, à l'image de l'hôtel cinq étoiles Gstaad Palace. Les réclamations s'étaient multipliées, confie le propriétaire Andrea Scherz à Plattform I:
Quelques désagréments
Les climatiseurs ne sont néanmoins pas sans inconvénients. Des façades hérissées de dizaines d'unités extérieures sont rarement convaincantes sur le plan esthétique. Les installations modernes peuvent toutefois être conçues de manière à placer ces unités sur les toits.
L'air chaud rejeté par les appareils peut, en outre, contribuer à réchauffer les environs, ce qui devient particulièrement problématique dans les villes à forte densité de construction. A Osaka, au Japon, cet effet a été estimé entre 0,3 et 0,7°C, selon le climatologue Reto Knutti. Il estime toutefois que cet effet reste encore «très faible» dans notre pays.
En Suisse, les bâtiments sont relativement bien construits et les climatiseurs encore peu répandus.
La consommation électrique ne pose quant à elle pas de problème, car ces appareils fonctionnent par les chaudes journées d'été, précisément à des moments où les prix de l'électricité sur le marché de gros peuvent parfois tomber en territoire négatif. Le réseau est alors en situation de surplus. Selon Reto Knutti, l'énergie solaire seule a couvert la moitié de la consommation énergétique suisse aux heures de pointe ces derniers jours, et le développement de l'énergie solaire se poursuit.
Le nombre de climatiseurs devrait lui aussi augmenter rapidement, pour le plus grand bonheur des commerçants, mais aussi de l'économie et de la santé de la population.
