Ce Suisse a réinventé le bleu par erreur
Le mot «chimie» vient d’«alchimie». Jusqu’aux travaux de systématisation menés par Antoine Lavoisier vers 1789, les deux notions n’étaient pas clairement distinctes. Fabriquer de l’or, ou plus modestement de l’argent, à partir de boue ou d’autres substances banales, en d’autres termes: gagner gros à partir de pas grand-chose, resta jusque tard dans le 18e siècle un enjeu majeur pour les alchimistes, qui s’efforçaient de l’atteindre. Ils étaient ce que l’on peut aujourd’hui appeler des «freaks»: pour certains, des sorciers et doux rêveurs, pour d’autres, des inventeurs avides d’expérimentations, pionniers de la chimie moderne.
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Les escrocs qui se prétendaient alchimistes trouvaient surtout une oreille attentive dans les cours princières financièrement mal en point. Ce qui explique que le prince-électeur Frédéric III de Brandebourg, le futur roi Frédéric Ier de Prusse, endetté par les édifices de prestige qu’il avait fait construire, ait permis à toute une ribambelle d’alchimistes grotesques de prospérer à la cour de Berlin vers 1700.
Partout des alchimistes
Le monde berlinois de l’alchimie obtint tout d’abord moins de succès que celui qui existait à la cour d’Auguste le Fort, à Dresde. Là-bas, un certain Böttger était tout de même parvenu à découvrir le secret de l’or blanc (la porcelaine), après avoir été emprisonné. Les charlatans de l’alchimie, dont les expériences étaient coûteuses mais infructueuses, vivaient dangereusement, allant parfois jusqu’à finir exécutés.
A Dresde, mais aussi dans les laboratoires berlinois, on vit apparaître par hasard des produits qui marquèrent l’histoire. Le «bleu de Prusse» est de ceux-là. Il s’agit du premier pigment synthétique non organique. Son invention eut immédiatement des répercussions dans la peinture, mais aussi le textile.
Dans l’art, le «bleu de Prusse» suscita une petite révolution. De Watteau aux impressionnistes en passant par Hokusai au Japon, et par la période bleue de Picasso, tous les artistes l’ont utilisé. C’était un bleu lumineux, intense, stable à la lumière, et surtout bon marché.
Auparavant, le pigment bleu destiné à la peinture à l’huile était extrêmement onéreux. En effet, le seul bleu éclatant et qui ne grisait pas à la lumière était l’outremer, obtenu à partir de lapis-lazuli. On ne connaissait qu’un lointain gisement, en Afghanistan, de cette pierre semi-précieuse qui devait être broyée à grands frais pour la fabrication du pigment. Il fallait l’importer par Venise, qui était au bas Moyen-Age et à la Renaissance la capitale du négoce des couleurs, ce qui faisait du lapis-lazuli un symbole de statut social au prix très élevé.
Comme les peintres facturaient séparément les pigments qu’ils utilisaient, un donateur particulièrement fortuné pouvait manifester sa richesse par l’utilisation de lapis-lazuli, par exemple sur un retable financé par ses soins. Le bleu était donc réservé essentiellement aux habits de la Vierge Marie. L’exception confirme la règle: la voûte céleste peinte par Giotto di Bondone dans un intense «bleu Giotto», qui surmonte ses fresques de la chapelle réalisée pour le banquier Enrico Scrovegni à Padoue, a fait voler en éclats tous les canons de l’art de la peinture murale de l’époque, notamment par la façon dont il a recouvert de vastes surfaces de lapis-lazuli.
C’est à la faveur d’un accident de laboratoire qu’un autre bleu, bien moins onéreux, a été inventé: le «bleu de Prusse». En 1700, Johann Konrad Dippel, théologien, médecin et alchimiste berlinois, essayait de mettre au point une panacée. Il appela son remède «l’huile animale Dippel» et prétendit qu’il s’agissait d’un élixir de vie, efficace contre toutes les maladies et blessures. Cette huile a continué à être vendue en pharmacie jusqu’au 19e siècle, et son inventeur, dit-on, aurait servi de modèle au Frankenstein de Mary Shelley. A cause de ses expériences, Dippel était lourdement endetté. Il économisait sur tout.
Avec des conséquences inattendues: en 1704, un Suisse, le marchand de couleurs Johann Jacob Diesbach, travaillait dans son laboratoire. Descendant d’une famille bernoise, il faisait partie d’un groupe de Suisses installés à Berlin, que ce soit pour échapper aux persécutions religieuses dont les piétistes étaient victimes, pour profiter de projets d’implantation, ou pour servir comme mercenaires de la garde suisse au palais du prince électeur de Brandebourg Frédéric III.
Diesbach, dont aucun portrait n’est parvenu jusqu’à nous, vouait ses efforts à la mise au point d’une peinture rouge, dite «laque de Florence», à partir de cochenilles séchées. Pour la fabrication, les insectes étaient ébouillantés, puis on précipitait le pigment en ajoutant au mélange divers ingrédients, dont de la potasse (hydroxyde de potassium). Un jour où ses propres réserves vinrent à manquer, Diesbach demanda à Dippel de lui en prêter.
Or la précipitation avec la potasse fournie par Dippel donna non pas le rouge attendu, mais un bleu profond. Diesbach faillit en perdre son latin, mais Dippel, roi de la récup', comprit de quoi il retournait: sa potasse était souillée. Il l’avait déjà utilisée auparavant pour fabriquer son huile animale. A cet effet, Dippel distillait du sang animal en utilisant de la potasse. Le Berlinois ne tarda pas à comprendre que les impuretés issues du processus de distillation avaient fait «tourner» la couleur rouge. Cette réaction chimique avait été produite par le fer contenu dans le sang. Johann Konrad Dippel poursuivit ses expériences pour confirmer ses hypothèses et améliora la formule.
Manifestement, il ne disputa pas la paternité de cette invention à son confrère Diesbach. Une chronique contemporaine, où le produit est pour la première fois désigné par le nom de «bleu de Berlin», mentionne Diesbach comme son inventeur, et indique la date de 1706, «année de l’illumination». Un autre Berlinois, Johann Leonhard Frisch, se montra moins sourcilleux: il se lança peu après dans un lucratif négoce de «bleu de Prusse».
Frisch était idéalement placé pour cette opération. Ce qui était loin d’être le cas de Dippel, qui en 1707, après un bref séjour en prison imputable à ses dettes et autres litiges, s’enfuit aux Pays-Bas. Frisch était doté d’une vaste culture, et faisait œuvre de théologien et de naturaliste. Il s’était en outre fait un nom avec ses illustrations de sciences naturelles. Mais surtout, il était en contact étroit avec le philosophe Gottfried Wilhelm Leibniz, qui était alors président de l’Académie royale des sciences de Prusse. Frisch, en sa qualité de membre de cette société savante, informait régulièrement Leibniz des découvertes et des progrès réalisés parmi les alchimistes de Berlin. Il évoqua à cette occasion le «bleu de Berlin», qu’il appelait parfois aussi «bleu de Prusse».
Frisch mentionna Diesbach comme inventeur de ce pigment, allant jusqu’à faire de lui son associé jusqu’en 1716. Mais il s’attribua le mérite d’avoir perfectionné lui-même la recette. Plus tard, il passa complètement sous silence l’apport de Diesbach. Du point de vue actuel, Frisch fut une sorte de «chef de produit» pour ce bleu. Grâce aux liens qui unissaient Frisch à Leibniz, le mathématicien bâlois Johann Bernoulli, membre de l’Académie de Berlin, fut informé de cette invention, et reçut même un échantillon du lumineux pigment.
Pendant ce temps, Dippel n’était pas resté inactif: dans son exil néerlandais, lui aussi s’était mis à fabriquer du «bleu de Prusse» et à le vendre. C’est pour cette raison que le peintre Pieter van der Werff a pu utiliser cette couleur dès 1709 dans son tableau La mise au tombeau du Christ, peint aux Pays-Bas. Parmi les nombreux artistes qui utilisèrent ce pigment très tôt, c’est-à-dire entre 1710 et 1715, figurent également le Français Antoine Watteau ou le peintre suisse Joseph Werner, moins célèbre aujourd’hui, qui travaillait à l’Académie des beaux-arts de Berlin.
L’invention fit fureur. Dès 1724, le médecin anglais John Woodward en publia la formule, qui lui avait été révélée par l’apothicaire du roi de Prusse, Caspar Neumann. Neumann avait reconstitué la formule lui-même. D’autres chimistes lui emboitèrent le pas. Le droit des brevets, qui aurait pu profiter aux inventeurs initiaux, ne fut mis en place en Allemagne qu’en 1877.
Au 19e siècle, de grandes quantités de «bleu de Prusse» furent exportées en Chine et au Japon, ce qui explique que Hokusai ait utilisé ce pigment. A partir de 1843, il servit de base au cyanotype, un ancêtre de la photocopie, et aujourd’hui encore, il est utilisé en médecine pour traiter certaines contaminations par des produits radioactifs.
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