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Quand les syndicats suisses s'attaquaient aux étrangers

C’est grâce à la main-d’œuvre étrangère que le boom économique des années 1960 a pu se produire.
C’est grâce à la main-d’œuvre étrangère que le boom économique des années 1960 a pu se produire en Suisse.Image: Musée national suisse
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Quand la gauche suisse parlait déjà de «surpopulation étrangère»

Dans les années 1960, la Suisse connaît un essor économique sans précédent grâce aux travailleurs étrangers. Mais la peur d'une «surpopulation étrangère» se répand, poussant l'Union syndicale suisse à réclamer une limitation de l'immigration.
07.02.2026, 07:0307.02.2026, 07:03
Noëmi Crain Merz / musée national suisse

«On a même inventé un nouveau mot – inforestieramento!», lit-on le 22 février 1965 dans la Gazzetta Ticinese. À vrai dire, le terme italien d’inforestieramento ou le terme allemand Überfremdung (que l’on peut traduire par «surpopulation étrangère», «emprise étrangère», voire «envahissement») n’a rien de neuf. Mais, à l’instar de l’économie suisse, il connait un franc succès dans la période d'après-guerre.

Parallèlement au baby-boom, l’immigration, portée par la croissance économique, a conduit à la plus forte augmentation de population jamais constatée en Suisse. Au milieu des années 1960, le pays compte près de 5,8 millions d’habitantes et d’habitants.

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Le recours à la main-d’œuvre étrangère avait alors soulevé un débat qui, à bien des égards, ressemble à celui que nous avons aujourd'hui, au 21e siècle. Avec une différence de taille, cependant: au début des années 1960, c’est surtout la gauche qui demandait qu’on limite l’immigration.

En 1965, une délégation de trois éminents membres de l’Union syndicale suisse (USS) — composée des conseillers nationaux socialistes (PS) Hermann Leuenberger, président de l’USS, Ernst Wüthrich, membre du comité, et Fritz Grütter, président du PS suisse — s'est rendue auprès du conseiller fédéral Hans Peter Tschudi et a exigé qu’on limite le nombre de travailleurs étrangers en Suisse à 500 000. Or, ce nombre avait été dépassé depuis longtemps: de fait, concrétiser cette mesure aurait entraîné l’expulsion de dizaines de milliers de personnes.

Dès 1927, le mensuel Schweizer Spiegel mettait en garde contre le danger de surpopulation étrangère.
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Dès 1927, le mensuel Schweizer Spiegel mettait en garde contre le danger de surpopulation étrangère.Image: Musée national suisse

«Appétit insatiable d’expansion»

Cette visite des trois éminents syndicalistes au conseiller fédéral avait été déclenchée par un accord entre la Suisse et l’Italie, ratifié en 1964. Cet accord facilitait le regroupement familial, ce qui a amélioré la situation des enfants italiens qui, auparavant, se retrouvaient souvent séparés de leurs parents, ou forcés de vivre dans l’illégalité en Suisse.

Beaucoup de Suissesses et de Suisses s’estimaient ainsi exposés à une dangereuse «surpopulation étrangère». Les syndicats qui, pourtant, avaient en grande majorité soutenu cet accord, faisaient alors face à un dilemme. Leur ambition de défendre la solidarité au sein de toute la classe ouvrière s'est heurtée à la réalité de cette même classe, composée d’un nombre croissant de travailleurs étrangers, pour la plupart non syndiqués.

Pour le syndicaliste Wüthrich, la responsabilité de cette situation incombait «aux dirigeants économiques qui, par leur appétit insatiable d’expansion, ont causé, de mèche avec les autorités de la Confédération et cantonales, ce problème de surpopulation étrangère».

Waldemar Jucker, lui aussi membre du PS et de l’USS, affirmait, quant à lui, ne pas comprendre qu’un «flux migratoire échappant à tout contrôle» se déverse précisément sur la Suisse, où, d’habitude, tout se passe avec lenteur et circonspection. Les autorités n’avaient-elles aucun moyen d’intervenir?

En amont des votations fédérales de février 1965, l’USS appelait dans la presse à accepter les deux arrêtés conjoncturels soumis au vote, afin entre autres de «lutter contre la surpopulation étrangère ...
En amont des votations fédérales de février 1965, l’USS appelait dans la presse à accepter les deux textes soumis au vote afin de, entre autres, «lutter contre la surpopulation étrangère».Image: e-newspaperarchives

L'angoisse de l’«envahissement»

Une critique qui n’était pas nouvelle. Dès 1956, l’Union syndicale suisse mettait en garde contre le «chiffre inquiétant de 355 000 travailleurs étrangers». Cette inquiétude n’était pas uniquement due à la concurrence que cela représentait pour la population suisse sur le marché du travail et du logement: c’était aussi l’angoisse de l’«envahissement». Le «recours à la main-d’œuvre étrangère» doit être contrôlé, écrivait l’Union syndicale suisse dans son programme de 1961, afin de «préserver la spécificité politique, culturelle et linguistique de la Suisse et prévenir la surpopulation étrangère».

Cette vision est aussi apparue, subtilement, dans un postulat déposé par Willi Ritschard au Conseil national en 1962. Le futur conseiller fédéral PS commençait par y souligner de manière générale l’«emprise étrangère sur notre pays», avant d'évoquer l’emprise sur le marché du travail, qui «sur le plan économique aussi devient de plus en plus problématique.»

Contrairement aux syndicats, les partis bourgeois et les milieux économiques s’opposaient, de leur côté, à tout contingent fixe – mais ne contestait guère le discours de l’«emprise» qui s’exercerait sur la Suisse. Pour contrer ce processus, ils préconisaient un principe de rotation: faire venir en Suisse des personnes célibataires pour une saison tout au plus, en fonction de la demande, et les remplacer par d’autres l’année suivante. Travailleuses et travailleurs étrangers n’auraient ainsi aucune possibilité de s’intégrer à la société, et resteraient entre eux.

Des travailleurs italiens s’apprêtent à rentrer au pays pour fêter Noël (1966).
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Des travailleurs italiens et une famille italienne s’apprêtent ...Image: Musée national suisse
Une famille italienne s’apprête à rentrer au pays pour fêter Noël (1966).
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... à rentrer au pays pour fêter Noël (1966).Image: Musée national suisse

«Une quantité raisonnable»?

Même si tous les responsables syndicaux ne défendaient pas l’inscription dans la loi d’un contingent maximal de 500 000 travailleurs étrangers en Suisse, personne ne contredisait la thèse de cette «Überfremdung» du pays, qui faisait l’objet de bien des discussions, au sein des syndicats. Avec, parfois, des élans racistes. Le cartel syndical de Soleure, qui se déclarait «profondément préoccupé», exigeait en réaction à l’accord de 1964 que les autorités non seulement «stoppent immédiatement l’immigration de main-d’œuvre étrangère supplémentaire», mais aussi «réduisent au plus vite à une quantité raisonnable le nombre de travailleurs étrangers restants dans notre pays.»

Le cartel syndical de Bâle-Ville déclarait à son tour qu’il était impossible de donner aux Italiens ce dont les Suisses eux-mêmes manquaient: des logements en quantité suffisante. On ne pouvait garantir aux Italiennes et aux Italiens un «traitement juste» que si leur «admission sur le territoire est réduite à un niveau supportable.» On répétait si souvent que la quantité d’étrangers vivant en Suisse, originaires pour la plupart d’Italie, n’était plus «supportable», qu’il n'était venu à l’esprit de personne de demander ce que l’on entendait réellement par là.

Oreste Fabbri, secrétaire du cartel syndical de Bâle, député PS au Grand Conseil bâlois et lui-même fils d’immigrés italiens, avait tenté d’apaiser le débat: oui, il faut arrêter l’immigration, mais pas renvoyer ces gens chez eux. S’il en restait plus de 500 000 dans le pays, ce ne serait pas un problème, poursuivait-il, car «les étrangers restent pour l’essentiel entre eux» sans se mêler à la population suisse. «Comment prétendre, dans ces conditions, que notre nature helvétique soit menacée par 600 000 ou 700 000 étrangers?»

Les travailleurs étrangers vivaient souvent dans des baraquements construits spécialement pour eux.
https://vimeo.com/1154972042/e5d875d11e?fl=pl&fe=cm
Les travailleurs étrangers vivaient souvent dans des baraquements construits spécialement pour eux.
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Image: Archives fédérales suisses/Vimeo

«Sans Italiens, pas de prospérité»

Au milieu des années 1960, de nouveaux acteurs s’organisent. Venant d’horizons politiques très éloignés, ces opposants à l’immigration au passé parfois frontiste, profasciste, ont développé une argumentation semblable à celle de la gauche. Eux aussi ont imputé le «problème de l’emprise étrangère» à l’«avidité de l’économie». Eux aussi ont souligné que cela n’avait «rien à voir avec la haine raciale, l’arrogance ou l’inhumanité», s’ils demandaient que l’on abaisse la part d’étrangers dans le pays, pour la ramener à une «quantité raisonnable».

Il s'agirait plutôt, purement et simplement, de mettre un terme à la «préférence donnée aux étrangers et à la discrimination des Suisses», indiquait le Mouvement populaire suisse contre la surpopulation étrangère en 1965. L’Union syndicale suisse a alors clairement pris ses distances avec les «déclarations extrémistes» des groupuscules d’extrême droite. Mais elle-même avait argumenté si longtemps en ce sens, qu’il lui était de plus en plus difficile de changer de cap sans perdre sa crédibilité.

Au début des années 1960, les paroles apaisantes viennent plutôt des milieux libéraux bourgeois. «Le spectre de la surpopulation étrangère rôderait-il vraiment dans notre pays», questionnait le journal bâlois National-Zeitung en 1962, «s’il n’était pas régulièrement agité par certains?» Le journal notait, au passage, que dans certaines régions, on ne la croisait quasiment jamais, cette population étrangère.

La NZZ appelait aussi à «garder les proportions» face à un débat politique qui menaçait de s’envenimer, à la suite de l’accord de 1964. Pour le quotidien, non seulement on ne pouvait «pas se permettre de mener une politique d’immigration qui ignore ce qui se passe à l’étranger», mais de plus, «au regard de la tradition humanitaire suisse et pour de simples raisons d’humanité», la Suisse avait le devoir d’améliorer les conditions de vie des immigrés italiens.

En effet, on ne pouvait se passer d’eux pour assurer la prospérité de la Suisse, parvenue à ce moment à un niveau inédit. Pendant ce boom économique, de plus en plus de familles de la classe ouvrière se sont hissées dans la classe moyenne. Beaucoup de gens s’agaçaient de la présence étrangère et de la densité de population croissante en Suisse, mais personne n’était prêt à renoncer à cette nouvelle prospérité financière.

La National-Zeitung exigeait donc davantage d’honnêteté. Tous ceux qui «ont troqué leur vélo contre une mobylette, qui doivent s’arrêter en voiture au passage clouté pour laisser traverser les travailleurs étrangers, qui se heurtent en gare, billet de première classe en main, à des groupes d’Italiens pris dans des discussions animées et encombrant l’espace», étaient priés de ne pas oublier à qui les classes moyennes devaient le phénoménal essor économique dont elles profitaient, pouvait-on lire en 1962 dans une introduction à une série d’articles intitulée «Sans Italiens, pas de prospérité».

«Sans Italiens, pas de prospérité»: la National-Zeitung exige davantage d’honnêteté dans le débat sur la surpopulation étrangère.
«Sans Italiens, pas de prospérité»: la National-Zeitung exigeait davantage d’honnêteté dans le débat sur la surpopulation étrangère.Image: Schweizerisches Wirtschaftsarchiv

«La Suisse aux Suisses»

Dans la classe sociale bourgeoise, c'était un autre son de cloche, en revanche. Des propos ouvertement xénophobes émanaient de l’Union suisse des syndicats autonomes (USSA), proche de l’aile réformiste des libéraux, créée en 1919 pour faire contrepoids à l’Union syndicale suisse. Son rejet de l’accord lui a valu une adhésion massive. Son organe, le «Schweizer Arbeitnehmer», ne pouvait publier qu’une petite sélection de l’«avalanche de courriers» qui lui parvenait, les propos tenus étant «si virulents qu’ils ne sauraient être reproduits dans ces pages».

En revanche, la rédaction du journal ne voyait rien de problématique dans les lettres qui formulaient des «faits biologiques», tels que ceux-ci: «L’Italien ne s’assimile pas. Il appartient à un peuple étranger» et qui exigeaient des actions obéissant au mot d’ordre «La Suisse aux Suisses».

En réaction au mécontentement de la population et à une première «initiative populaire contre l’emprise étrangère», déposée en 1964 puis retirée, le Conseil fédéral a mis en place un contingent. Du côté des partisans de l’immigration, on continue à brandir des arguments essentiellement économiques.

Rares étaient les personnes qui voyaient dans la population d’origine étrangère un enrichissement culturel. Mais le président de la Chambre de commerce de Bâle était de celles-là. Hans Franz Sarasin souhaitait faciliter l’obtention des permis d’établissement, et mettre sur le même plan, économiquement, les étrangers et les Suisses. En 1962, il a demandé la création d’un «statut plus libéral pour la main-d’œuvre étrangère», et formulé l’objectif dans un article: la naturalisation. Il affirmait que, grâce à une politique de naturalisation «sage» (c’est-à-dire rapide), les étrangers, vers 1900, étaient devenus une «composante de notre population dont nul ne songe plus à se passer». Il rappelait le nombre d'entreprises de construction fondées et dirigées par des Italiens. Pour ce juriste, la «grande capacité d’assimilation» de la Suisse était une qualité.

Montée du populisme de droite

Les voix qui refusaient que la Suisse soit une société d’immigration, et revendiquaient l’homogénéité ethnique, se faisaient de plus en plus entendre. En décembre 1964, un événement «contre l’emprise étrangère» a dégénéré.

Ayant affirmé que les Italiens n’ont «pas plus de prédispositions criminelles» que les Suisses, l’orateur s'est fait huer et siffler. Il a alors tenté de rétablir le calme en expliquant qu’il était possible de réduire drastiquement la main-d’œuvre étrangère, à condition que chaque Suisse travaille une heure de plus par semaine: ce fut l’explosion. Les personnes présentes ont organisé, sur-le-champ, une votation, à l’issue de laquelle il a été décidé de retirer la parole à l’orateur. Un intervenant du public a, en revanche, eu droit à des applaudissements, en affirmant qu’à ses yeux, on assistait actuellement à la «plus grande trahison depuis la nuit des temps» – et en ajoutant que, pendant la guerre, les traîtres à la patrie étaient exécutés. Les limites du dicible avaient alors été repoussées.

Les syndicats avaient beau souligner qu’ils étaient les seuls à affirmer, «depuis toujours», qu’il fallait limiter le nombre de travailleurs étrangers en Suisse, ils ne parvenaient pas à reprendre le contrôle, comme le souhaitait Ernst Wüthrich en 1965.

En fait, par leur rhétorique, ils ont involontairement contribué à préparer le terrain pour les mouvements xénophobes, apparus au milieu des années 1960, et dont un ancien sympathisant du fascisme, James Schwarzenbach, avait pris la tête. Son «initiative populaire contre l’emprise étrangère», rejetée en 1970 par le corps électoral, divisera durablement la classe ouvrière et mènera finalement à la montée du populisme de droite en Suisse.

>>> Plus d'articles historiques sur: blog.nationalmuseum.ch/fr
watson adopte des perles sélectionnées du blog du Musée national suisse dans un ordre aléatoire. L'article «Les syndicats et l’«emprise étrangère»» est paru le 29 janvier.
blog.nationalmuseum.ch/fr/2026/01/les-syndicats-et-lemprise-etrangere
Il passe son temps à énerver les Italiens
Video: watson
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