La population n'a rien à gagner de cette baisse d'impôts
Le canton de Vaud votera le 27 septembre sur une initiative qui veut porter à 12% la réduction de l’impôt cantonal sur le revenu, contre les 7% déjà prévus pour 2027. Elle propose aussi de réduire de 12% l’impôt cantonal sur la fortune.
Ce n’est pas la première fois que la population se prononce sur des baisses d’impôts. Régulièrement, les organisations qui défendent les grandes entreprises et les contribuables les plus riches tentent de convaincre la population de leur accorder des rabais: droit de timbre, impôt anticipé, déductions fiscales, valeur locative. Ces dernières années, la population vaudoise a rejeté plusieurs de ces propositions. Elle a notamment refusé la suppression de la valeur locative à près de 64%.
Franc-Parler
Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS) et Ivan Slatkine (président de la FER).
L’argument est simple: ces cadeaux coûtent cher et profitent souvent davantage, en francs, aux personnes qui ont déjà le plus de moyens. Pour un ménage qui paie peu d’impôts, le gain est forcément limité. A l’inverse, pour une personne disposant de 100 millions de fortune imposable et de revenus suffisamment élevés pour ne pas bénéficier du bouclier fiscal, la baisse dépasserait 50 000 francs par an, rien que sur l’impôt sur la fortune. Sans même compter le rabais supplémentaire sur ses revenus.
Mais j’aimerais vous parler d’un autre argument, plus important à mes yeux et pourtant moins visible. Payer moins d’impôts, pour la classe moyenne, ce n’est pas seulement garder quelques francs de plus. Cela peut aussi vouloir dire recevoir beaucoup moins en retour. L’impôt nous permet de financer ensemble ce dont nous avons besoin, en faisant contribuer davantage celles et ceux qui en ont les moyens. Une école pour tous les enfants. Des soins accessibles. Une police qui intervient quand on l’appelle. Une aide pour payer les primes maladie.
Le problème, c’est que la facture fiscale se voit très bien. Ce qu’elle finance se remarque souvent moins, jusqu’au jour où cela manque. On voit les francs économisés sur ses impôts. On voit moins facilement la valeur d’un enseignant disponible pour son enfant ou d’une infirmière qui a le temps de s’occuper de nous.
L’initiative vaudoise ferait perdre 272 millions de francs supplémentaires par année au canton, selon l’estimation officielle. Près de 300 millions, chaque année.
Pour comprendre ce montant, comparons-le à des prestations concrètes. Les exemples qui suivent ne s’additionnent pas et ne sont pas des coupes annoncées: ils montrent ce que représenterait cette somme si on la faisait porter sur un seul secteur. Voyez:
- 272 millions, c’est davantage que tout le budget annuel brut de la Police cantonale vaudoise.
- C’est le coût annuel d’environ 1800 postes d’enseignants à plein temps, charges patronales comprises. Si l’on absorbait une telle diminution uniquement en regroupant les classes, à nombre d’élèves et horaires inchangés, une classe de 24 élèves passerait à 31.
- C’est aussi plus de deux fois et demie la contribution cantonale à l’accueil de jour des enfants, plus de six fois le crédit de l’Etat pour les prestations complémentaires aux familles, ou plus des trois quarts de sa contribution à l’Unil.
- Si toute la diminution portait sur les subsides partiels à l’assurance-maladie, elle représenterait environ 100 francs par personne et par mois à payer en plus de sa poche, sur la base des quelque 224 000 bénéficiaires recensés en moyenne en 2024. C’est bien le montant restant à payer après subside qui augmenterait. Pour une famille dont les quatre membres sont subsidiés, l’équivalent moyen dépasserait 400 francs par mois.
- Au Chuv, ce montant correspond au coût annuel d’environ 1900 emplois à plein temps, toutes professions confondues. Presque un cinquième de la masse salariale.
Ces comparaisons donnent la mesure de l’enjeu. Les besoins, eux, ne disparaissent pas quand les recettes baissent.
Si le canton réduit ses prestations, les bénéficiaires directs ne sont pas les seuls à en subir les conséquences. Une place de crèche permet à un parent de travailler. Une formation donne à une entreprise le personnel qualifié dont elle a besoin. Des soins à domicile permettent aussi aux proches de continuer à exercer leur métier. Couper dans ces prestations peut donc coûter deux fois: moins de soutien aujourd’hui, davantage de difficultés demain. Et quand une dépense publique disparaît, elle peut simplement réapparaître sur la facture des familles.
On nous promet souvent l’inverse avec la théorie du ruissellement: en arrosant les plus riches, tout le monde finirait par en bénéficier. Pourtant, une étude portant sur 18 pays de l’OCDE entre 1965 et 2015 constate que les grandes baisses d’impôts pour les riches ont accru les inégalités, sans effet statistiquement significatif sur la croissance ou le chômage à court et moyen terme.
Et quand on voit le pouvoir que peuvent concentrer des fortunes comme celles de Trump ou de Musk, on devrait aussi se demander ce que cette concentration fait à nos démocraties.
A cette promesse de ruissellement, je préfère l’image de l’irrigation. Quand chacun dispose d’un salaire décent et de services publics solides, chacun peut vivre plus sereinement. Faire ses courses, se payer un restaurant de temps en temps, aller chez le coiffeur, acheter chez un commerçant du quartier. Cet argent rémunère du travail, fait tourner les PME, soutient l’économie locale et contribue à créer des emplois.
Quand une personne très riche place l’argent d’un cadeau fiscal, la logique est différente. Elle attend un rendement: des intérêts, des dividendes ou des loyers. Cet argent peut financer une activité, mais il donne aussi à son propriétaire un droit sur les revenus qu’elle produira demain. Il faudra donc continuer à rémunérer le détenteur du capital.
Les travaux de l'économiste Thomas Piketty montrent comment un rendement du capital durablement supérieur à la croissance peut favoriser la concentration des patrimoines. Lorsque les grandes fortunes réinvestissent une part suffisante de leurs revenus, elles peuvent grossir plus vite que l’économie dans son ensemble. Posséder permet alors de prendre toujours plus d’avance sur celles et ceux qui vivent de leur travail.
C’est une différence essentielle avec une prestation financée par l’impôt. L’argent versé à un enseignant rémunère son travail. Il ne crée pas, en contrepartie, un nouveau droit privé à des intérêts ou à des dividendes. Et si l’Etat renonce à prélever cet argent, puis doit l’emprunter pour financer les mêmes besoins, la collectivité devra en plus payer les intérêts.
Le choix est donc aussi celui-ci: financer aujourd’hui des prestations utiles à tous, ou laisser davantage d’argent s’accumuler dans des patrimoines qu’il faudra ensuite continuer à rémunérer. Faire grossir les fortunes ne garantit pas que le reste de la population vivra mieux.
Avec la marge de manœuvre dont nous disposons, la dernière priorité devrait être d’accorder de nouveaux rabais aux plus grandes fortunes. Ce qu’il faut, c’est améliorer le niveau de vie de la classe moyenne et des ménages modestes. Pouvoir se soigner, faire garder ses enfants, se former et vivre de son travail: voici des libertés concrètes. Nos impôts contribuent à les rendre possibles. Avant de promettre de les baisser, il faut dire ce que nous risquons de perdre.
Samuel Bendahan est...
... docteur en Sciences économiques de la faculté des HEC de l’Université de Lausanne (Unil) et y enseigne ainsi qu’à l’EPFL. Ce Vaudois est également conseiller national PS, coprésident du groupe socialiste à Berne et membre de la Commission de l’Economie et des Redevances du Parlement. Il est consultant dans le secteur de la stratégie, de la gouvernance, du leadership et de la finance pour de nombreuses entreprises. Enfin, Samuel Bendahan préside la fédération suisse Lire et Ecrire, l’Œuvre Suisse d'entraide ouvrière (Oseo) et encore la coopérative d’habitation SCCH Le Bled.
