«J'ai toujours un œil dans le rétro»: un chauffeur de bus romand déballe
Après le drame de Chiètres (FR) cette semaine et les émeutes dans le quartier lausannois de Prélaz en août 2025, les chauffeurs de bus sont en première ligne face au danger. L'un d'eux a accepté de répondre anonymement à watson de la violence au quotidien et d'une pression qui ne cesse de croître. Certains n'hésitent plus à qualifier la profession de métier sous haute tension, à la lumière de plusieurs rapports accablants. Entretien.
Démarrons avec l'actualité: l'incident de Chiètres on y pense quand on prend le volant?
Je pense que oui. Honnêtement, quand on voit quelqu'un monter dans son bus, on ne peut s'empêcher de penser qu'il pourrait passer à l'acte. Pour ma part, chaque fois que je prendrai le volant, cette tragédie me reviendra en tête. Le sujet était partout dans les médias. Forcément, ça nous affecte.
Et avant Chiètres, il y a eu les émeutes de Prélaz et un bus des TL brûlé en août 2025.
Et bien sûr, on se met à la place du collègue qui a vécu cette terrible situation. On se questionne également sur notre métier et notre sécurité.
Il y a eu un avant et un après Prélaz?
Je sais qu’ils ont beaucoup parlé de mettre en avant plus de sécurité.
Avez-vous déjà subi des agressions?
Moi, je n’ai jamais subi d’agression.
La clientèle est-elle plus agressive qu'auparavant?
Des personnes s’offusquent, nous invectivent verbalement parce qu’on n’est pas à l’heure, par exemple. Ça fait 5 ans que je conduis pour les TL et je passe au-dessus. Si une personne devient insistante et commence à se montrer menaçante physiquement, peut-être que je changerai de position.
Mais vous sentez une insécurité?
Oui. Je connais bien Lausanne et je sens que l’atmosphère a changé.
Quand on voit un groupe de jeunes un peu excités ou des personnes imbibées d'alcool, on se méfie?
C’est sûr. Surtout que nous, on a qu'une petite barrière pour nous protéger. A tout moment, quelqu’un peut nous tomber dessus.
J'ai toujours un œil dans le rétroviseur pour observer les passagers qui montent, histoire de filtrer au maximum les comportements suspects. Cela dit, je précise que je n'ai personnellement jamais eu affaire à des jeunes agressifs ou intimidants.
Vous avez une anecdote désagréable qui vous revient en mémoire?
J'en ai une. Un jour, un individu a consommé de la cocaïne à l'arrière du bus — et c'est un enfant qui est venu me le signaler. J'ai dû prévenir la centrale pour faire nettoyer le véhicule. Impossible d'identifier le fautif: il avait déjà disparu.
Nous avions interrogé des chauffeurs qui expliquaient être lassés après plusieurs années au volant et de sentiment d'insécurité. C'est votre cas?
Pour ma part, je ne ressens pas encore cette lassitude. Il faut dire que je travaille à temps partiel, ce qui atténue peut-être cet effet d'usure.
Plus largement, vous discutez avec vos collègues de plaintes relatives au manque de respect?
Oui. Et de plus en plus de collègues se montrent craintifs et se sentent peu en sécurité. Plusieurs ont demandé si des mesures allaient être prises.
Des encadrants chargés de ce type d'incidents ont bien été dépêchés pour rassurer, mais sans suite concrète. Selon moi, rien n'a changé sur le plan de la sécurité.
Cela vous arrive quand vous rentrez le soir de remettre en question votre métier, de gamberger avant d'aller vous coucher?
Pas moi, non. D'autant que dès que je pose le volant, je décroche complètement; ma journée dans le bus, je n'y pense plus.
Il ne vous arrive jamais de ressasser lorsque vous avez vécu un accroc au travail?
La seule fois où j'ai ramené le travail à la maison, c'est quand une dame de 92 ans s'est blessée dans mon bus. L'ambulance est venue, et ce soir-là, je pensais à son état de santé. Mais hormis cela, aucun incident avec un client ne m'a vraiment marqué.
Et les personnes trop gentilles, qui vous parlent alors que vous conduisez, n'est-ce pas harassant?
Non, pas du tout. Je suis ouvert à la discussion. Le plus souvent, ce sont des personnes de 50 ou 60 ans qui viennent faire la conversation. Comme je dis toujours: que la discussion soit positive ou négative, je réponds toujours avec franchise et plaisir. Même si une personne est mécontente.
Quelle est la critique la plus virulente que vous avez essuyé?
Ça tourne très souvent autour de la ponctualité ou encore la suppression d'un bus.
Vous diriez qu’on est trop gâté en Suisse avec les transports publics, qu'on se plaint trop?
Oui, c’est exactement ça.
Parlons de votre santé. J’ai pu lire quelques rapports concernant la santé psychique des chauffeurs de bus. Vous sentez-vous plus stressé, plus agressif qu’auparavant ou après une journée de boulot?
Au contraire, je me sens moins stressé que le job que je faisais avant. Je travaillais dans un tout autre domaine. Après…
Oui?
Ce qui a beaucoup changé, c'est la circulation.
On recense énormément d'accidents impliquant ces véhicules, dont les usagers s'affranchissent souvent du code de la route. Chez les chauffeurs, on est unanimes: la concentration exigée n'est plus la même depuis cette prolifération. Et pour cause, beaucoup de ces usagers n'ont jamais passé le permis de conduire. Ça fait toute la différence.
Mais...
Lorsqu'on commence sa carrière au TL, il y a un passage obligé qui s’appelle le SPG. On est dans un panier de 150 personnes où on ne peut pas choisir nos horaires. Là, on subit; on prend ce qu’on nous donne comme horaire sans pouvoir s'opposer. Il y avait des phases où on se prenait de grosses amplitudes à plusieurs reprises. C’est très éreintant.
Cette période est étalée sur combien de temps?
Sur deux à trois ans. Une fois cette période obligatoire passée, on accède à la phase ATT — autrement dit, on peut choisir soi-même ses horaires avec un opérateur. C'est le paradis. Or, les TL envisagent de modifier ce système, qui constitue un véritable avantage pour les conducteurs. Et ça gronde du côté des syndicats. Pour nous, le grand atout du métier, c'est précisément cette liberté d'organiser son temps en fonction de sa vie privée. Aujourd'hui, on se bat pour préserver l'ATT.
Pourquoi entre 2 et 3 ans?
Tout dépend du nombre de chauffeurs qui partent à la retraite ou quittent le métier. Les postes libérés sont ensuite comblés par des conducteurs du premier panier, le SPG. C'est ainsi qu'on accède à l'ATT.
En gros, en période SPG vous ne pouvez rien choisir.
On ne peut pas choisir nos congés et nos lignes. On reçoit nos horaires cinq jours avant. Pendant le Covid, la veille, on ne savait pas nos horaires du lendemain.
Expliquez-nous ce que vous entendez par amplitude.
C'est la journée totale du chauffeur, avec pauses et tranches de conduite. Et les grosses amplitudes, ça varie entre 10h30 et 12h.
Combien de temps reste-on au volant?
Au-delà, il est interdit de conduire. C'est réglementaire. Quant à l'amplitude journalière, elle est limitée à douze heures. Non pas douze heures de conduite, mais de présence totale sur le lieu de travail.
Une journée de douze heures, ça doit être long. Que faites-vous?
On est dans les salles de pause à Saint-François, à Renens, à la salle de la Borde, il y a beaucoup de salles à disposition pour les collaborateurs.
Et comment s'échafaude la journée d'un chauffeur étalée sur douze heures?
Par exemple, on peut faire une première tranche de trois heures, après deux heures de pause, après une autre tranche de deux heures de conduite, puis on finit par une autre tranche de 4h. Parfois, vous commencez à 7h et vous pouvez finir à 18h40. C'est vraiment éreintant.
Est-ce qu’on a peur d'être absent pour cause de maladie, de laisser les collègues dans la panade?
Pas vraiment. Chaque jour, un certain nombre de collègues sont disponibles en réserve, un peu comme des remplaçants. Ils patientent dans une salle au dépôt, en attendant d'être appelés par la centrale pour suppléer un chauffeur qui ne se sent pas en état de conduire.
Le remplaçant peut rester une journée entière à attendre dans une salle donc?
Oui, c’est ça.
Vous l’avez vécu?
Oui, je l’ai vécu pendant près de deux ans et demi.
Dans ces moments-là, on fait quoi?
On lit, on discute, on regarde la télévision. On est plusieurs dans ce cas-là. Si on a la chance de tomber avec des gens sympathiques, c’est chouette, on se marre bien. On peut aussi jouer aux échecs. Certains dorment.
Vous avez déjà pris le volant étant malade?
Oui. Sur ce point, les ordres sont assez clairs: il faut être à 100% physiquement. Après, c'est aussi une question d'éducation. Dans mes anciens boulots déjà, j'avais tendance à venir travailler malade. Si je suis vraiment en mauvais état, il est évident que je ne monterai pas derrière le volant. Mais si je suis, disons, à peu près en état, j'y vais. En tout cas, ils nous sensibilisent à faire attention à ça.
Votre métier, vous l’aimez.
Oui, je l’aime pour le moment. Le matin, je suis content d’aller au travail.
