«Il est rare qu'une immolation ne s’adresse à personne»
Quelle est la signification du feu, du point de vue de l’espèce humaine?
Fanny Parise: Si l’on se place dans une perspective anthropologique, l’immolation par le feu ne peut pas être comprise uniquement comme un acte individuel ou psychologique.
Pourquoi?
Dans de nombreuses cultures, le feu possède une charge symbolique extrêmement forte: il est à la fois instrument de destruction, de purification et de transformation. Des anthropologues comme Mary Douglas ont montré que les sociétés attribuent aux substances et aux pratiques des significations morales et symboliques très structurantes.
Quelles sont les raisons qui peuvent pousser un être humain à s’ôter la vie par les flammes et pourquoi ont-ils souvent lieu dans l’espace public?
Lorsqu’un individu choisit cette modalité pour mettre fin à ses jours, le corps devient alors le support d’un acte radicalement signifiant, même lorsqu’aucune revendication explicite n’est formulée.
Comme l’a montré Erving Goffman dans ses travaux sur la «mise en scène de la vie sociale», l’espace public est le lieu où se fabriquent la visibilité et la reconnaissance.
Y a-t-il toujours une volonté d’exprimer quelque chose?
Oui. S’immoler en public transforme une souffrance individuelle en événement collectif. Le geste sort de la sphère privée et contraint une communauté à être témoin.
Vous vous inquiétez pour vous ou l'un de vos proches?
La Main Tendue (adultes, 24/7) au 143
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C’est une mort particulièrement lente et douloureuse. Pourquoi s’infliger une telle fin?
La question de la douleur et de la lenteur de la mort renvoie également à des logiques symboliques qui dépassent la seule dimension biologique. Dans de nombreuses traditions religieuses ou culturelles, le sacrifice passe précisément par la mise en jeu du corps et par l’exposition à la souffrance. Les travaux de Marcel Mauss sur le sacrifice ou ceux de René Girard sur la violence et le sacré montrent que certaines formes de destruction du corps peuvent acquérir une valeur symbolique très forte lorsqu’elles sont perçues comme un acte d’offrande, de protestation ou de dénonciation.
Il y a donc toujours un message.
Sans affirmer que les personnes qui s’immolent se pensent explicitement dans ces termes, il est néanmoins difficile de dissocier ce geste d’un imaginaire culturel ancien où le corps brûlé devient un corps transformé et chargé d’un message.
Qui dit espace public dit aussi, d’une certaine manière, spectateurs. Que se passe-t-il dans l’esprit de ceux qui se retrouvent forcés d’assister à un tel acte d’horreur?
Du point de vue des témoins, assister à une immolation constitue ce que les sociologues appellent une «rupture de cadre». Une scène d’immolation par le feu, comme celle de Chiètres, sort brutalement des scripts ordinaires de la vie sociale et produit un choc profond, parce qu’elle combine deux dimensions extrêmement difficiles à intégrer: la violence physique et la volonté de celui qui l’accomplit.
C’est un geste – et donc un message, qui est donc impossible à ignorer pour ceux qui y sont confrontés.
Les anthropologues qui travaillent sur la mémoire collective montrent que ces événements marquent durablement les lieux et les communautés, précisément parce qu’ils introduisent une scène qui dépasse ce que l’on considère comme possible dans la normalité sociale.
A qui s’adresse ce message lorsqu’il n’y a pas de revendications claires?
L’anthropologie des émotions et des relations sociales montre que les gestes extrêmes s’inscrivent souvent dans des logiques relationnelles: ils interpellent une communauté, une institution, des proches ou une société perçue comme sourde à une souffrance. En ce sens, l’immolation par le feu peut être comprise comme une forme d’ultime expression sociale, où le corps devient le vecteur d’un message, vous l’avez dit, impossible à ignorer.
