La Poste décroche un gros contrat et ça agace
L'administration cantonale bernoise envoie chaque année 22 millions de pages de documents physiques et de factures à la population, aux entreprises et aux autorités. Beaucoup ne peuvent pas être simplement transmises par e-mail pour des raisons de sécurité. C'est pourquoi le canton de Berne est en train de mettre en place une plateforme numérique de distribution sécurisée.
Les destinataires recevront ainsi à l'avenir les courriers cantonaux importants dans ce que l'on appelle la boîte aux lettres ePost-BE.
L'Office d'informatique et d'organisation du canton utilise déjà le système ePost dans le cadre d'une phase de test. Début avril, une adjudication a été prononcée pour son introduction définitive, comme le révèle la plateforme de marchés publics Intelliprocure. C'est La Poste suisse, ou plus précisément sa filiale lucernoise (anciennement connue sous le nom de Klara et opérant depuis 2024 sous la raison sociale ePost Service), qui a obtenu ce marché.
La Poste détient actuellement 82% de cette entreprise. Le volume du contrat s'élève à 3,8 millions de francs, sa durée est fixée à cinq ans et peut être prolongée de quatre ans.
Aucune alternative viable, selon Berne
Ce qui frappe: le canton de Berne n'a pas procédé à un appel d'offres ouvert, mais a attribué la solution de gré à gré, c'est-à-dire sans que différents prestataires aient pu soumettre une offre. En principe, les marchés publics dépassant une certaine valeur doivent faire l'objet d'une mise en concurrence publique. Le canton de Berne justifie sa démarche par la spécificité technique du mandat: un seul prestataire serait en mesure de répondre aux exigences et il n'existerait pas d'alternative adéquate.
Selon les termes de l'adjudication, le canton a lancé en mars 2025 une démarche d'évaluation afin d'apprécier la situation du marché des services de distribution numérique. En réponse à ce «request for information» (RFI), pas moins de huit entreprises se sont manifestées, dont La Poste. Le canton de Berne a effectué des visites de référence auprès de clients existants, avant de parvenir à la conclusion qu'aucun prestataire, à l'exception de La Poste, n'avait mis en œuvre l'ensemble des exigences décrites dans le RFI en exploitation productive.
Une autre raison avancée pour justifier l'attribution de gré à gré tient à une décision du Conseil fédéral: depuis le 1er avril 2026, une révision de l'ordonnance sur la poste est entrée en vigueur, faisant du service ePost une composante de la couverture postale de base. L'adjudication du canton de Berne pointe:
Cela présente, pour son utilisation en tant que plateforme officielle de distribution, l'avantage décisif «que de nombreux utilisateurs peuvent recourir à un service déjà connu et familier, sans avoir à s'inscrire à un nouveau service ni apprendre à l'utiliser». En outre, cela réduirait également de manière substantielle la charge de support du canton.
Des critiques teintées de crainte
Dans le secteur du logiciel, cette évolution suscite néanmoins des critiques. La Poste est confrontée depuis longtemps au reproche de concurrencer l'économie privée. Elle a en effet racheté de nombreuses entreprises dans le domaine numérique ces dernières années, et a accusé des pertes de plusieurs centaines de millions.
Si l'on constate désormais que la concurrence privée n'a pratiquement aucune chance face au courrier numérique de La Poste, cela ne fait que cimenter les craintes du secteur.
Rares sont ceux qui souhaitent exprimer publiquement leurs critiques. La crainte de ne plus obtenir de contrats à l'avenir est trop grande. Une entreprise sollicitée a d'abord fait savoir qu'elle avait besoin de «règles du jeu claires contre les subventions croisées» lorsqu'un prestataire financé par l'Etat entre sur un marché où des acteurs privés innovants sont déjà présents. Si le courrier numérique fait partie de la couverture de base, il ne devrait pas se retrouver cantonné dans une application ePost fermée. L'entreprise a toutefois ensuite retiré ces déclarations.
L'un des rares à prendre publiquement position est Ralf Hauser. Il est le fondateur de la société zurichoise de logiciels Privasphere, qui propose des boîtes aux lettres numériques depuis plus de dix ans. Pourtant, son entreprise n'a pas été sollicitée pour ce marché public du canton de Berne, ce qu'il qualifie d'«extrêmement surprenant».
Hauser se demande si l'attribution de gré à gré du canton de Berne à La Poste «est vraiment optimale et adéquate à moyen terme pour la place économique suisse et son industrie du logiciel».
La Poste indique, sur demande, que le transport sécurisé et confidentiel d'informations fait partie de l'identité même de La Poste suisse, qu'il soit physique ou numérique. Depuis avril, le courrier numérique fait également partie de la couverture postale de base. Les destinataires peuvent dès lors décider librement s'ils souhaitent recevoir leur courrier sous forme numérique ou physique.
Aucun recours contre l'adjudication du canton de Berne à La Poste n'a été déposé jusqu'à présent. Le délai court encore jusqu'à la fin de la semaine.
