Ce grand malentendu risque de se retourner contre les Suisses
Comme souvent dans la vie, les notions qui paraissent les plus simples sont parfois les plus difficiles à saisir. Non pas parce qu’elles sont complexes en elles-mêmes, mais parce qu’on prend leur définition, intuitivement, pour une évidence.
C’est le cas de la neutralité suisse. Nous voterons bientôt à son sujet et, à première vue, chacun semble savoir ce qu’elle signifie: rester à l’écart des conflits, ne pas prendre position, ne pas choisir de camp. Sauf que cette définition, aussi répandue soit-elle, ne correspond pas forcément à sa définition juridique.
La Suisse peut prendre parti
C’est ce que m’a rappelé Robert Kolb, professeur de droit international à l’Université de Genève. Le droit de la neutralité, basé sur les Conventions de La Haye, concerne avant tout le comportement militaire d’un Etat lorsqu’une guerre oppose d’autres pays. Il n'empêche pas la Suisse de prendre parti.
Il fixe des obligations précises: en substance, un Etat neutre ne doit pas devenir un acteur militaire du conflit. En revanche, comme le rappelle le professeur:
La distinction est fondamentale. La Suisse peut condamner l’invasion russe de l’Ukraine, adopter des sanctions économiques contre Moscou ou défendre publiquement certaines positions politiques sans cesser d’être neutre au sens juridique. Ce qui est interdit, c’est de devenir partie prenante aux combats.
Plusieurs neutralités
Le problème est que nous avons progressivement confondu plusieurs neutralités. Il y a la neutralité juridique et puis il y a la politique de neutralité, qui «garantit l'efficacité et la crédibilité» de la Suisse, indique le DFAE dans sa brochure, de la Suisse à l’étranger. Celle qu'utilisent nos diplomates comme un outil de soft power. Et celle qui nous permet nos bons offices, si essentiels, à l'international.
Peut-être certains officiels étrangers ne la comprennent-ils plus, ou se sont trompés sur ce qu'elle a toujours été. C'est ce grand malentendu qui peut se retourner contre nous qui motive certains des partisans de l'initiative, à l'instar de son comité genevois.
Le grand malentendu
De même, une partie des citoyens suisses n'auraient-ils pas été victimes d'un grand malentendu, et se seraient trompés sur la marchandise? On parle ici de la neutralité de l'imaginaire collectif suisse, culturelle, presque identitaire. Celle du roman national, qui correspond à une image historique de la Suisse qui domine dans le débat public — et dans les esprits.
Si une chose est certaine, c'est que le peuple suisse y tient mordicus. Mais dans cette neutralité-là, on peut mettre ou y projeter beaucoup de choses. Elle rassure la gauche pacifiste, la droite souverainiste, les milieux économiques ou les partisans d’une armée forte. A l'international, elle permet à la Suisse d’apparaître comme médiatrice.
Cette ambiguïté n’est pas seulement une faiblesse. Elle a contribué au succès historique de la politique extérieure de la Confédération depuis 200 ans. La neutralité est devenue une véritable marque nationale, un genre de made in Switzerland. Comme dit le dicton: «On ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépens».
Un mot, plusieurs valeurs
Mais à l’heure d’un vote populaire, cette confusion pose une question embarrassante: nous allons nous prononcer sur un mot que deux citoyens, qui portent des valeurs opposées, peuvent percevoir différemment. C'est ce que les débats de ces prochaines semaines vont devoir clarifier. Comment défendre efficacement une valeur dont une partie des Suisses eux-mêmes ne maîtrisent pas le contenu?
La Confédération le rappelle: la neutralité est un instrument, pas un but en soi. Encore faut-il savoir précisément quel objectif cet instrument doit servir. La question est donc de savoir quelle neutralité la Suisse souhaite réellement préserver. C'est sur cela que nous voterons en septembre.
