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Politique

Voici pourquoi Blocher s'engage en faveur de la neutralité suisse

Christoph Blocher, doyen de l'UDC.
Christoph Blocher, doyen de l'UDC.Image: Keystone

«Alors les Russes seraient aux frontières de la Suisse»: Blocher avertit

La situation est «extrêmement dangereuse pour la Suisse», affirme le doyen de l'UDC Christoph Blocher. C'est pourquoi il a lancé l'initiative sur la neutralité. Le risque d'une Troisième Guerre mondiale n'a jamais été aussi grand depuis 1945, estime-t-il. Entretien.
04.08.2026, 18:5104.08.2026, 20:20
Othmar von Matt / ch media

Vous vous battez pour votre initiative sur la neutralité. N'est-ce pas peine perdue? Elle sera probablement nettement rejetée.
Christoph Blocher: Nous verrons bien. Il y a des choses qu'il faut faire sans se demander sans cesse: «Vais-je réussir ou non?»

Le premier sondage de Tamedia, en juin, a montré que seuls 34% des Suisses approuvent l'initiative.
Un an avant la votation sur l'EEE/UE, seuls 20% étaient contre. Après une lutte acharnée, ils étaient plus de 50%. L'initiative agit déjà.

Comment cela?
Vous devez désormais écrire sur la neutralité suisse! Tout comme d'autres médias. Et le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) ne fait plus, depuis peu, de déclarations contraires à la neutralité. Cela ne ferait que servir les initiants.

Au début, votre projet a été qualifié d'«initiative Poutine». Comment cela se passe-t-il? Pestez-vous, en privé, contre les Russes?
Parfois. On ne peut pas attaquer soudainement un autre pays et occuper un tiers de son territoire, simplement parce qu'il ne devrait pas y avoir d'armes occidentales. Peut-être que c'était aussi, pour les Russes, un argument bienvenu pour occuper l'Ukraine. Qui sait?

Pourquoi la neutralité est-elle si importante pour vous?
Pas pour moi, mais pour notre pays.

«Soit nous sommes neutres, soit il y a la guerre»

Et la Berne fédérale viole sans cesse cette neutralité.

Que craignez-vous concrètement?
En 2022, la Suisse a, pour la première fois, rompu sa neutralité intégrale envers une puissance nucléaire, la Russie. La Suisse soutient les sanctions de l'Union européenne. Nous sommes ainsi devenus partie au conflit.

«La Russie nous a placés sur la liste de ses ennemis. C'est extrêmement dangereux pour la Suisse»

Mais vous ne pensez tout de même pas que cela ait des conséquences sérieuses pour la Suisse?
Si, cela pourrait en avoir. Aujourd'hui, le Département fédéral de la défense (DDPS) affirme qu'une attaque de la Russie contre l'Occident est le scénario de guerre le plus dangereux et le plus probable.

«Alors les Russes se retrouveraient à nos frontières suisses»

Partagez-vous cette évaluation?
Oui, je la partage.

Pourquoi?
La Russie se trouve en Ukraine. Ses plus farouches opposants, outre les Etats-Unis, sont la Pologne et l'Allemagne. Si la Russie s'empare de toute l'Ukraine, ce qui n'est pas impossible, une guerre avec l'Otan est alors l'une des possibilités les plus graves, et pas la moins probable.

«Si la Russie perd la guerre, la situation pourrait, comme le montre l'histoire, devenir encore plus dangereuse»

Vous pensez que la Russie veut toujours conquérir l'Ukraine dans son intégralité?
Je n'en suis pas sûr. Ils ont déjà la partie russophone. Dans tous les cas, Poutine se retrouverait directement à la frontière occidentale.

A quoi vous attendez-vous?
Au pire scénario militaire.

C'est-à-dire?
Que les Russes envahissent l'Allemagne et se disent: "La Suisse est également un Etat ennemi". Nous aurions alors la guerre, parce que la neutralité suisse aurait été violée.

Croyez-vous sérieusement à un tel scénario?
Pas seulement moi.

«Le risque d'une Troisième Guerre mondiale n'a jamais été aussi grand depuis la Seconde Guerre mondiale»

Que doit alors faire la Suisse?

Dites-le-moi.
Elle doit dès aujourd'hui être crédiblement neutre: en permanence, de manière armée et intégrale. Nous ne nous mêlons pas des affaires d'autrui, pas même par des sanctions. Si, malgré une neutralité crédible, une attaque devait tout de même survenir, la Russie devrait, grâce à notre armée, payer un prix d'entrée.

«L'armée dissuade. La Suisse l'a prouvé pendant 200 ans»

Mais elle se trouve actuellement dans un mauvais état.
C'est vrai, mais aujourd'hui, ce n'est malgré tout pas rien. J'étais opposé aux plans de désarmement de l'armée. A l'époque, on nous traitait de têtes de béton incapables d'apprendre quoi que ce soit. Maintenant, il faut un contre-mouvement.

L'UDC porte une lourde responsabilité dans la mauvaise préparation de l'armée. Nombre des ministres de la défense que nous avons connus en sont issus.
Il n'y a rien à redire là-dessus. Les ministres de la défense de l'UDC y ont eux aussi participé. Pas comme forces motrices, certes. Mais ils se sont laissé entraîner.

Christoph Blocher (à gauche), Ueli Maurer (au centre) et Guy Parmelin.
Christoph Blocher (à gauche), Ueli Maurer (au centre) et Guy Parmelin.Image: Keystone

N'est-ce pas un euphémisme?
Nous n'étions pas satisfaits d'eux non plus. Mais qui s'est trompé sur l'armée? Tout le monde.

«La Suisse a fait n'importe quoi après la chute de l'Union soviétique. Il faut enfin changer de cap»

Guy Parmelin a suspendu, en 2016, la défense antiaérienne au sol. Dix ans plus tard, la Suisse ne dispose toujours pas d'une défense antiaérienne moderne.
C'était un litige portant sur des systèmes d'armes. Les experts disaient qu'ils ne valaient rien.

Une erreur d'appréciation, donc.
C'est ce que vous affirmez. Ce n'est pas que nous n'avons rien pour nous défendre. Mais que nous avons trop peu. C'est pourquoi nous devons réarmer.

«Mais nous devons aussi cesser de courir sans cesse après les derniers équipements militaires»

Il faut d'abord enfin remettre en ordre l'armée existante et ses armes.

Là aussi, l'UDC joue un double jeu. Elle se présente comme une grande défenseure de l'armée, mais elle ne veut débloquer aucun fonds.
Bien sûr qu'elle veut débloquer de l'argent. Mais certainement pas via des hausses d'impôts. J'ai siégé un temps au Conseil fédéral: c'est un jeu d'enfant de transférer, en dix ans, 30 milliards de francs de l'administration fédérale vers l'armée, qui en a besoin. Cela représente trois milliards par an, sur un budget de 90 milliards.

L'UDC ne veut donc donner de l'argent à l'armée que par le biais d'économies?
Je parle de réductions de coûts et de redistributions. J'ai réduit les coûts de 32% au Département de justice, et j'ai maintenant montré au parti comment faire. Au sein de l'UDC, les choses sont claires: nous devons réduire les coûts, l'argent suffira alors pour l'armée et pour l'AVS.

Le budget fédéral est plus important à vos yeux que l'armée?
Les deux sont d'égale importance. Mais l'armée a besoin d'une stratégie claire.

«Une armée qui ne remarque même pas que ses propres soldats ne sont pas équipés ne devrait en réalité recevoir aucun argent»

Où situez-vous le point de bascule historique de la neutralité suisse?
Le 3 juin 1938. Le Parlement avait décidé du retour à la neutralité intégrale, après que la Suisse y avait renoncé en raison de son adhésion à la Société des Nations. Lorsque cette dernière a exigé des sanctions contre l'Italie, Mussolini a menacé d'occuper la Suisse du Sud si le pays y participait. Le Conseil fédéral a alors présenté un rapport au Parlement sur le retour à la neutralité traditionnelle. Cela a été décidé à l'unanimité et est resté en vigueur depuis. En 1939, un an plus tard, la Seconde Guerre mondiale a éclaté et s'est terminée avec 50 à 80 millions de morts, en grande partie autour de nous.

«La Suisse a pu, grâce à une neutralité stricte, tenir la guerre à distance»

Cela montre à quel point il est irresponsable d'abandonner la neutralité intégrale.

La plupart des gens veulent une neutralité flexible.
Flexible! Qu'est-ce que cela signifie? «Nous sommes bien neutres, mais nous levons cette neutralité quand cela nous arrange!» C'est absolument invraisemblable. Et il y a autre chose.

Quoi donc?
La neutralité suisse est une maxime. Un signe distinctif du pays reconnu dans le monde entier. Outre la prévention de la guerre, elle offre la possibilité de bons offices exclusifs, elle est également importante pour la Croix-Rouge et pour la sécurité de l'économie.

Comment cela se manifeste-t-il?
Lors d'un événement public, on a demandé à des entrepreneurs internationaux ce qu'ils appréciaient le plus en Suisse. La réponse est venue sans hésiter: «La neutralité suisse».

Comment l'expliquez-vous?
Beaucoup d'entreprises se disent qu'avec des sociétés suisses, elles n'avons pas à avoir peur, car elles ne se mêlent pas des affaires d'autrui.

Il s'agit surtout, pour vous, de relations d'affaires?
Moins de relations que de la sécurité des relations économiques. Ce n'est d'ailleurs pas une mauvaise chose.

Bien sûr que non. Mais n'est-il pas immoral de ne pas condamner des violations graves du droit international parce qu'on veut de bonnes relations d'affaires avec tout le monde?
Vous pouvez très bien condamner cela. Mais nous ne devons pas nous mêler des affaires d'autrui. Les sanctions ne font pas mal à celui qui les prononce. Le professeur Wolf Linder, qui est d'ailleurs membre du PS, dit bien que les sanctions tuent. Le réformateur Ulrich Zwingli parlait des blocus alimentaires comme de l'arme la plus vile.

L'UDC n'est pas satisfaite de votre initiative. Elle veut combattre les traités avec l'UE.
C'est exact. Une tâche colossale. C'est pourquoi cette initiative n'est pas celle de l'UDC. Avec une campagne supplémentaire, le parti serait surchargé.

L'avez-vous dit au parti?
Bien sûr, nous en avons parlé ouvertement. Mais je n'ai jusqu'à présent perçu aucune opposition de la part de l'UDC.

Vous êtes aujourd'hui le visage de l'initiative.
Au début de telles actions, on se retrouve parfois très seul. Pour reprendre les mots de Guillaume Tell: «Faut-il donc que je fasse tout, moi seul? Oui, le fort est le plus puissant lorsqu'il est seul.» Et aussi: «Je dois le faire.»

Parlez-vous de Tell? Ou de vous-même?
Tell a énoncé cette vérité universelle.

Le prenez-vous comme modèle?
Oui, par exemple quand il dit: «L'homme brave pense à lui-même en dernier» (…) Ce sont de grands mots du poète Friedrich Schiller. De telles vérités valent pour tous.

L'ancien conseiller fédéral Christoph Blocher prendra la parole lors des Jeux de Tell à Interlaken.
L'ancien conseiller fédéral Christoph Blocher prendra la parole lors des Jeux de Tell à Interlaken.Image: Keystone

Croyez-vous vraiment que cela soit vrai?
Oui, bien sûr. C'est une vérité, même si ce n'est peut-être pas la réalité.

Pour vous, c'est une vérité plus importante?
Gottfried Keller (réd: un nouvelliste suisse du 19ᵉ siècle) disait: «Que cela se soit produit? Ce n'est pas la question ici; la perle de chaque fable, c'est le sens, la moelle de la vérité y repose, fraîche, le noyau mûr de toutes les légendes des peuples.» Il s'agit d'une autre vérité, celle des mythes, des légendes, des contes, comme ceux de Grimm et d'Andersen.

Vouliez-vous, pratiquement seul, faire aboutir cette initiative?
Non. Au début, j'étais un peu seul. Il fallait bien que quelqu'un la formule une première fois. Depuis, nous disposons d'un comité largement représenté; il n'est pas dirigé par moi, mais par l'ancien conseiller national Walter Wobmann et par l'association Pro Suisse. L'ancien président de la Fifa, Josef Blatter, en fait partie. La neutralité serait particulièrement importante dans le football, dit-il. Je ne connais pas beaucoup de ses membres. Mais tous soutiennent la neutralité suisse: permanente, armée et intégrale. Pour que les politiciens ne puissent pas passer outre, elle doit impérativement figurer dans la Constitution.

«Sinon les politiciens nous mèneront à la guerre»

(trad. ysc)

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