«T'as vu, Corinne est morte»: ce que la neige n'a pas effacé
«Les Crosets, c'est un stade de neige, un cul-de-sac», disait mon grand-père. Il avait raison. C'est une vraie station de sports d'hiver, qui vit pour sa saison et se repose quand elle s'arrête.
Fin avril, tout s'éteint. Les lieux sont déserts, suspendus dans un silence de hors-saison. Se tenir sur le parking des Crosets à cette période — là où les skieurs arrivent en grappe tout l'hiver pour dévaler ce domaine sublime — c'est s'entendre penser. Tout est calme, d'ordinaire.
Je la connais bien, cette station. Mes grands-parents y possédaient un chalet. J'y ai passé mes hivers enfant, et plus d'un été. C'est ma station de cœur. A chaque remontée, quand j'aperçois le chalet Rey-Bellet — l'ancien Caveau du même nom, qu'on surnommait «La Belette» dans ma famille — c'est toujours un pincement. Je me souviens de mon grand-père devant la télévision, qui l'appelait «la Corinne» en visionnant ses courses. De mon père, qui me pointait le «shérif», Adrien Rey-Bellet. De nos passages au Caveau, et de la présence d'Alain, le frère, derrière le comptoir.
Tout ça, c'était avant le 30 avril 2006, avant que les balles de Gerold Stadler ne déchirent le silence de cette station du Val-d'Illiez.
Le 1er mai 2006, ce jour-là, je finissais ma matinée à l'école. Les réseaux sociaux n'existaient pas encore, l'information ne voyageait pas à cette vitesse-là. C'est un camarade de classe qui m'a dit:
Je me souviens de son visage, de sa stupéfaction. Il faisait froid ce matin-là, le temps était laiteux en plaine.
Je ne le savais pas encore, mais une page venait de s'écrire aux Crosets. Ce double homicide qui allait me marquer — comme il a marqué cette station, comme il a marqué le Valais.
Si vous vous rendez aux Crosets aujourd'hui, au carrefour des pistes, le Caveau est toujours là. Il porte toujours le nom du frère et de la sœur. On s'arrête. On y pense, en silence.
