Le far west des réseaux sociaux touche à sa fin
Notre sondage le démontre: près de neuf Suisses sur dix veulent interdire les réseaux sociaux aux mineurs. La sentence semble sans appel — et pourtant.
Car si on regarde de plus près, on remarque des nuances. De nombreuses personnes estiment qu'avec l'accord des parents, les ados de 13, 14 ou 15 ans peuvent parfaitement «fréquenter» les réseaux sociaux. Ou encore que les plateformes ont une responsabilité importante à jouer.
Poser un cadre
En lisant entre les lignes, on découvre que nos sondés n'ont pas juste envie de retirer d'un coup sec le téléphone des mains de leur fille, cousin ou nièce, en les sermonnant pour aller jouer dehors ou de plutôt lire un livre, comme de bons petits écoliers. C'est plus compliqué que ça.
Le besoin qui sous-tend la sentence «d'interdiction», c'est surtout celui de poser un cadre, des limites. Que le temps passé sur les réseaux soit une option parmi d'autres et pas le mode de vie par défaut de nos ados. D'ailleurs, que son enfant de 14 ans passe des heures sur les réseaux sociaux n'est pas forcément le problème principal. Car certains parents le font aussi.
La capitulation de certains parents
Pour un adulte ou un ado qui a pris de bonnes habitudes dans sa jeunesse, sortir la tête du scrolling est toujours possible. Le défi, ce sont les enfants. Qu'un petit en plein développement âgé de 6, 7 ou 8 ans passe sa journée sur TikTok est un réel problème. Et des cas du genre, il y en a. Beaucoup trop.
La plupart des parents font un travail exemplaire avec leurs enfants. Mais dans les foyers où ils ont abandonné leur rôle à TikTok, les résultats sont dévastateurs. Parfois par lassitude, fatigue ou facilité, mais aussi au sein des familles défavorisées. Résultat: les capacités d'attention des élèves sont en chute libre. Certains n'arrivent plus à lire un paragraphe sans un intense effort de concentration. L'école tremble sur ses piliers.
C'est peut-être pour ces familles-là, qui ont besoin d'aide, qu'une limitation des réseaux sociaux serait une idée pertinente. La conseillère nationale Min Li Marti (PS/ZH) propose justement dans nos colonnes une interdiction stricte non pour les ados, mais les enfants. Une idée qui a le mérite d'être creusée, notamment avec l'utilisation de l'e-ID, plébiscitée par nos sondés.
Merci l'Australie
L'interdiction stricte des réseaux sociaux en Australie, a lancé une tendance. Beaucoup se sont moqués en disant que cette ligne était impossible à tenir. Et les ados ont bel et bien tendance à la contourner, en tout cas pour le moment.
Mais l'Australie a le mérite de tenter quelque chose. Car la situation va au-delà du bilan comptable après six mois. En fait, Canberra essuie les plâtres pour le reste des pays occidentaux. Un nouveau texte est d'ailleurs en préparation au pays des kangourous, qui requiert aux plateformes de désactiver leurs algorithmes. On peut les remercier de servir de laboratoire pour les autres.
L'économie de l'attention vacille
Et puis, l'autre aspect qui fâche: la responsabilité des plateformes. Le grand procès de Meta, aux Etats-Unis, s'est soldé par un accord financier, mais aussi des ajustements importants: l'impossibilité pour les mineurs d'utiliser Facebook ou Instagram entre minuit et six heures du matin, par exemple. C'est une concession historique.
Surtout, le procès a prouvé que les plateformes savent très bien ce qu'elles font. Elles ont sacrifié notre précieux temps d'attention pour le «monétiser», comme on dit dans le secteur. Vendre des publicités sur les réseaux, c'est une machine à fric. L'économie de l'attention risque de connaître des turbulences ces prochaines années, et c'est très bien comme ça.
Le grand examen de conscience a commencé
Nos sociétés semblent mûres pour faire leur grand examen de conscience sur notre rapport au numérique. Notre sondage en est l'expression suisse.
Cela commence avec les réseaux et prendra du temps. Peut-être faudra-t-il considérer certains acquis comme des dérives et revenir en arrière. Mais ils ne sont plus un far west dont les effets néfastes peuvent être considérés comme une simple fatalité. Le vent a tourné.
