«Certains jeunes scrollent pour calmer leur anxiété»
Notre sondage exclusif, réalisé avec l'institut Demoscope, le montre: une large majorité de Suisses estiment qu'il faut agir au niveau des réseaux sociaux et des mineurs. Plusieurs problèmes sont pointés du doigt: l'addiction, la santé mentale des jeunes, mais aussi la responsabilité des plateformes.
En 2026, six organisations de protection de la jeunesse ont envoyé un courrier au conseiller fédéral en charge des télécommunications, Albert Rösti, pour lui demander de mieux réguler les plateformes des géants du web. Parmi elles, Pro Juventute. Nous avons donc soumis les résultats de notre grande enquête à Anne-Florence Débois, responsable des politiques et médias de l'association.
Les résultats de notre sondage montrent un soutien très large à une interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs. Comment réagissez-vous à ces chiffres?
Ils sont sans équivoque et traduisent le besoin d’une meilleure protection des mineurs et de la jeunesse. Mais pour protéger les enfants et les jeunes, il faut une réponse plus nuancée qu’une simple interdiction. Les réseaux sociaux ne présentent pas uniquement des risques. Pour certains jeunes, ils peuvent constituer un espace de soutien, permettre de créer des liens et de rejoindre des communautés. Il faut réduire les risques tout en permettant aux jeunes de bénéficier des opportunités du numérique.
Nos sondés sont particulièrement motivés par la protection de la santé mentale des jeunes. Qu'en pensez-vous?
Depuis 2024, nous avons publié deux études pour comprendre dans quelle mesure les enfants et les jeunes étaient stressés et comment cela pouvait influencer leur santé mentale. Ce qui ressort, c’est que les stratégies pour aller mieux sont diverses: certains jeunes écoutent de la musique ou font du sport.
La réalité est nuancée: on ne peut pas établir de relation directe de cause à effet entre les réseaux sociaux et les problèmes de santé mentale. Ils peuvent jouer un rôle, mais nous avons été surpris de constater que cette problématique était moins centrale que ce que nous pouvions imaginer.
Mais il reste donc une part, même partielle, responsable de la dégradation de la santé mentale des jeunes? Comment la définiriez-vous?
J'y vois deux éléments. Tout d'abord, il y a la question des algorithmes, qui ont un effet direct. Ils vont placer le jeune dans une bulle répétitive.
Je pense notamment à des fils liés à des pensées suicidaires ou des états dépressifs. Et puis, l'amplification des phénomènes. Si une jeune fille, par exemple, fait face à des comportements de trouble alimentaires et se voit montrer les mêmes contenus qui accentuent son mal-être, cela ne va pas l'aider à sortir de cette spirale. Les jeunes doivent aussi pouvoir parler aux adultes s’ils rencontrent quelque chose qui les met mal à l’aise ou pose problème sur les réseaux.
Dans notre sondage, on observe que 40% des sondés estiment que les jeunes peuvent avoir accès aux réseaux sociaux à 16 ans. S'agit-il de l'âge idéal pour cela?
Pas forcément. 16 ans est un âge symbolique. C’est celui de la majorité sexuelle et d'autres nouvelles libertés. Ce palier est régulièrement utilisé pour définir des jeunes encore mineurs, mais qui ont atteint une étape de maturité. Mais il ne faut pas se fixer sur cet âge, car chaque jeune mûrit à son rythme. Ce qui est important, c'est que le cadre numérique soit clairement posé dans les familles. Au travers de nos ateliers de compétences numériques pour les parents, nous les sensibilisons sur le fait de veiller à ce que leur adolescent ait acquis suffisamment de maturité et d’autonomie pour utiliser les réseaux sociaux.
Toutes les familles n’ont pas le même rapport au numérique. Certaines posent davantage de règles, d’autres sont plus permissives. Comment répondre à ces différences?
Certaines familles sont très à l’aise avec ces questions et mettent en place des règles claires. D’autres ont davantage de difficultés à encadrer les usages numériques. Il existe aussi des situations où des enfants disposent très tôt d’un smartphone personnel et utilisent beaucoup les réseaux sociaux sans accompagnement. Dans ces cas, on voit la nécessité de réglementer les plateformes.
Quelles seraient, concrètement, les mesures que vous souhaiteriez voir mises en place?
Nous avons défini trois axes fondamentaux. Le premier est celui de la protection, qui doit principalement venir des plateformes. Le deuxième concerne la transparence sur les contenus proposés. Le troisième est celui de la responsabilité, portée à la fois par les entreprises technologiques et par le cadre législatif.
C'est-à-dire, avec une interdiction du traçage des données des mineurs et de la publicité personnalisée qui leur est destinée. Il faut également agir sur les algorithmes qui favorisent la captation de l’attention et mieux encadrer les contenus nuisibles, qui doivent pouvoir être signalés et supprimés rapidement.
Vous parlez de contenus nuisibles, à quoi pensez-vous?
Il peut s’agir de contenus violents, de scènes choquantes, de représentations de comportements autodestructeurs ou encore de contenus liés aux troubles alimentaires, notamment avec l’apparition de photos falsifiées par l’intelligence artificielle. Ces contenus doivent pouvoir être signalés et supprimés rapidement par les plateformes. Nous demandons également qu’elles coopèrent avec les autorités lorsqu’il existe des contenus potentiellement illégaux, comme des violences sexualisées ou des discours de haine.
Sur Instagram, on voit beaucoup de mises en scène de corps idéalisés. Ces contenus ne sont pas nocifs ou illicites en soi, mais peuvent favoriser des comportements dangereux. Mais on ne peut pas interdire à une influenceuse de poser en maillot de bain… Que faire?
Il faut trouver un équilibre. Certains contenus sont clairement inappropriés pour les mineurs et doivent être mieux modérés. Pour d’autres, comme une photo en maillot de bain, l’enjeu est moins le contenu lui-même que la manière dont les plateformes choisissent de le promouvoir. C’est là que leur responsabilité intervient. Renforcer et investir dans l’éducation numérique est un enjeu majeur: les jeunes, les parents et l’école doivent comprendre ces mécanismes et leurs risques.
Les plateformes sont-elles pleinement conscientes des mécanismes qu’elles mettent en place?
Nous savons qu'elles ont des objectifs commerciaux. Leurs modèles économiques reposent sur la captation de l’attention et sur des logiques algorithmiques visant à maintenir les utilisateurs engagés. C’est justement parce que nous connaissons leur fonctionnement qu’une législation adaptée est nécessaire. Le Digital services act de l'Union européenne constitue un exemple intéressant: il impose des obligations plus contraignantes que ce qui existe actuellement en Suisse.
Aux Etats-Unis, Meta a fait face à des procédures judiciaires importantes et a annoncé de nouvelles mesures, comme des limitations de temps d’utilisation ou des restrictions nocturnes pour les mineurs. Le vent est-il en train de tourner?
Ce sont des premiers petits pas dans la bonne direction. Il faut continuer à avancer avec des mesures contraignantes, cohérentes et efficaces pour les plateformes. Cette question doit être discutée politiquement, et les Etats doivent assurer un suivi réel de ces entreprises. Il en va de la protection de nos enfants et de nos jeunes. Cela nécessite une approche structurée et durable.
