Comme ça, instinctivement, par habitude, on se dit qu’il n’y a pas de domaine intéressant plus la souveraineté du peuple que les questions liées à sa sécurité, autrement dit, à sa survie. Et si on se trompait? Si, au contraire, les questions existentielles étaient celles qui échappaient le plus au jeu démocratique, à la dispute idéologique? Et ce, par la force des choses, par notre volonté même. Mais une volonté que nous préférerions ne pas reconnaître, précisément parce qu’il en va de notre existence, autrement dit, d’un danger de mort, sujet de profonde angoisse.
Nous jouons en quelque sorte la comédie de la démocratie, là où, en réalité, cette dernière s’efface devant des considérations supérieures.
Le débat sans fin sur le devenir de l’armée suisse illustre bien ce faux-semblant de démocratie. Non que les moyens engagés pour l'outil de défense helvétique ne méritent pas discussions et décisions populaires. Mais la finalité de l’outil de défense, à savoir la protection des citoyens face à une attaque ennemie, se dérobe, en partie, à la souveraineté populaire. Le peuple peut certes décider de ne pas avoir d’armée – le votation un brin grotesque, mais ô combien intéressante de 1989 –, cela ne change rien à la donne: armé ou dépourvu du moindre fusil, un peuple n’en veut pas moins survivre et finalement se défendre face à un danger existentiel. L’exemple ukrainien devrait nous faire comprendre cela.
Venons-en à cette commission d’étude mise sur pied par la ministre de la Défense Viola Amherd. Son rapport, qui sera rendu public fin août, est censé donner «des impulsions à la politique de sécurité pour les années à venir». Il était évident, dès la constitution de cette commission en juillet 2023, que son seul objectif serait de fournir des arguments d’autorité au Département de la défense, partant, au Conseil fédéral, pour aller de l’avant dans l’intégration de l’armée suisse à son environnement militaire ami, l’Otan et, dans une moindre mesure, l’Union européenne, les aspects de défense y étant pour l'heure à l’état embryonnaire.
C’est pourquoi Viola Amherd a nommé des personnalités acquises à sa cause. Mais les représentants des partis politiques siégeant dans ladite commission lui ont été imposés par les partis eux-mêmes, ce qui est normal.
On apprend vendredi dans le journal Le Temps que le représentant socialiste, le conseiller national jurassien Pierre-Alain Fridez, s’est retiré en cours de route des travaux de la commission, fâché d’y découvrir une orientation intégrationniste. Sans doute le «Monsieur Défense» du PS a-t-il été vexé du manque de considération pour sa vision stratégique qui pourrait tenir en un mot: la Suisse n’a pas besoin de se rapprocher davantage de l’Otan pour assurer sa défense, puisque, avant d’être atteinte par l’ennemi, celui-ci se serait fait les dents sur les pays de l’Alliance atlantique, bouclier de la Suisse.
Le Temps révélait en outre que les représentants de l’UDC et des Verts, eux aussi, comprend-on, en désaccord avec les orientations de la commission, avaient failli claquer la porte. On ne découvre rien: l’UDC et la gauche sont alliés pour défendre la neutralité dans sa conception la plus orthodoxe. L’UDC pour des raisons liées à la souveraineté de la Suisse. Le PS et les Verts, par pacifisme et par opposition à l’«impérialisme américain» – sur ce dernier point, la position de l’UDC, plutôt pro-russe ou pro-Trump, s’est rapprochée de celle du PS, lequel n'est toutefois ni pro-russe ni pro-Trump. Notons que la gauche suisse gouvernementale, certes pas toute, est peut-être la dernière en Europe à se payer le luxe de l’antimilitarisme.
Alors non, la démocratie n’a pas à abdiquer sur les questions de défense. Le parlement et le peuple peuvent décider de la taille et des missions de l’armée.
A ce titre, comment pourrait-on justifier l’allocation de sommes importantes à l’outil de défense sans l’intégrer à une structure de défense continentale? Ce serait parfaitement absurde. Aussi convient-il, dans le même temps, d’autoriser la troupe à s’entraîner avec des partenaires étrangers, afin qu'elle acquière des automatismes de combat et de commandement.
Ces rapprochements avec l’Otan participent de l’évolution des rapports de force. L’Occident, la Suisse en fait partie, est un bloc civilisationnel, celui des démocraties attachées à l’Etat de droit. Il doit se défendre. Cela se vérifie tous les jours face à la menace terroriste de type djihadiste – pas de neutralité qui vaille ici.
La neutralité suprême, celle qui engage l'armée de milice, peut demeurer, par convention, par tradition, afin que la Suisse ne soit pas entraînée dans une guerre qu'elle n'aurait pas choisie de faire. La Suisse peut décider de ne pas formellement adhérer à l’Otan. Mais, dans les faits, les enjeux existentiels, sans parler des imbrications des contrats d'armement et des technologies de défense, lui laissent peu, très peu de marges de manœuvre.