Cette Romande cache une collection unique au monde
Il est très exactement 10h52, ce samedi, lorsque nous tendons notre verre vers la première fontaine. Dans le verre, l'absinthe transparente se trouble, comme un nuage de brume sur la vallée en plein hiver. Nous plongeons les lèvres dans la première absinthe de la journée. Ce ne sera de loin pas la dernière.
Armés du verre emblématique et de six coupons de dégustation, nous partons à la découverte des distillateurs et distillatrices du Val-de-Travers, à l'occasion d'Absinthe en Fête, qui prend place tous les ans au mois de juin, depuis près de 30 ans. Une tradition qui, paradoxalement, a été mise en place bien avant que l'eau-de-vie ne soit à nouveau légalisée, en 2005, après près d'un siècle d'interdiction. Lancé en 1998, l'évènement rassemblait alors défenseurs nostalgiques, irréductibles et habitants du cru autour de quelques stands.
Mais du coup... On buvait quoi, à l'époque, si l'absinthe était interdite? «On consommait surtout des produits au goût d'absinthe, des chocolats, du saucisson... Et on buvait de La Rincette, une sorte de dérivé autorisé», nous explique Romain Wanner, distillateur et président du comité d'organisation d'Absinthe en Fête.
Les Valloniers ont fait de leur esprit de contrebande une fierté. Un trait de leur caractère et une véritable marque de fabrique. Même si l'absinthe a été réhabilitée depuis près de vingt ans, on aime à se souvenir des manoeuvres pour continuer à produire la «Bleue», en douce, dans le secret des caves et des familles.
Aujourd'hui, plus de raison de se cacher. Le format de la fête a donc évolué: sur la trentaine (!) de distilleries que compte le Val-de-Travers, pas moins de seize ont ouvert ce week-end leurs portes aux connaisseurs et aux novices, pour une journée rythmée par les dégustations et les visites guidées.
Le ticket, aux prix de 20 francs, inclut un accès aux navettes gratuites qui sillonnent la région, un verre à absinthe et six «bleues» de son choix à déguster dans les entreprises participantes. Autant dire que les non-initiés finiront la journée en voyant bel et bien des Fées vertes sautiller sur les trottoirs...
Parmi les fabricants à nous faire découvrir ses bouteilles, Romain Wanner, justement, qui a repris les rênes de la distillerie fondée en 2006 par son père, René. Alors fraîchement retraité après plus de 30 ans dans la police judiciaire à Genève, ce dernier a sauté sur la fin de l'interdiction pour se lancer dans le business de la Fée verte.
Avec succès: durant ses quinze années d’activité, ses produits seront couronnés par plus de 180 médailles et distinctions.
Ce samedi, Romain Wanner présente ses flacons aux côtés d'amis: la Distellerie du Léman, unique distillerie de la manifestation à ne pas être basée dans le Val-de-Travers, mais à Assens, dans le canton de Vaud. «Jusqu'à présent, on ne nous a pas crevé nos pneus», rigole Bastien Tararan, co-fondateur de l'entreprise, qui propose deux absinthes parmi sa gamme d'eaux-de-vie. «Au contraire, on a été très bien accueillis. On sent un véritable esprit de camaraderie entre les fabricants d'absinthe.»
son absinthe «La Clandestine»
L'heure tourne, nos coupons de dégustation s'évaporent les uns après les autres, tandis que le soleil de juin commence gentiment à venir chatouiller les crânes des participants. Tandis que nous quittons sa distillerie, à Couvet (NE), Romain Wanner nous glisse un conseil, presque sur le ton de la confidence: «Il faut absolument que vous alliez voir Diane.»
Visite clandestine chez la Fée Diane
Nous ne tarderons pas à nous en rendre compte. Véritable légende vivante du Val-de-Travers, Diane Tripet défrayait notamment la chronique régionale en 2009 en rendant publique sa transidentité. Aujourd'hui à la retraite, cette malicieuse septuagénaire est chargée de la visite de l’après-midi du Séchoir à absinthe. Dans ce bâtiment, autrefois destiné au séchage des plantes qui serviront à la fabrication du précieux liquide, et le seul du genre à subsister au monde, elle est comme chez elle.
Autant dire que notre guide ne tarit pas d’anecdotes délicieuses sur cette eau-de-vie qu’elle connaît comme sa poche, depuis qu’elle l’a découverte dans les années 80. A l'époque, elle était employée communale et venait tout juste d'emménager dans la région. C'est son chef qui initiera Diane Tripet à l’absinthe. Même si nous sommes en pleine prohibition, il s'en produisait tout de même jusqu'à 100 000 litres par année, selon elle.
Tombée dans la marmite et séduite par les nuances de cet apéritif, Diane Tripet participera à l'exportation de l'eau-de-vie vers les Etats-Unis, chez une amie installée au Texas. Sa complice ne manquait pas de combines et de stratégies pour rapatrier la marchandise au nez et à la barbe des douaniers.
Ainsi, ce sont entre 50 et 60 litres qui pouvaient transiter par La Poste, au-dessus de l'Atlantique. En toute illégalité.
Lorsqu'on lui demande si l'absinthe clandestine n'était pas meilleure avant sa réhabilitation, goût de l'interdit oblige, la Vallonière secoue la tête: «Oh, non! Les absinthes d'aujourd'hui sont tout aussi bonnes.»
D'ailleurs, elle tient à nous montrer quelque chose: sa propre collection privée. Près de 700 bouteilles, classées par pays, se côtoient sur les étagères de sa cave. Certaines, rarissimes, ne se produisent plus. D'autres sont conservées dans des emballages... inattendus. Comme cette absinthe de contrebande, savamment dissimulée dans une fausse boîte de petits-pois carottes en aluminium.
Sa préférée? «La mienne, bien entendu!» glousse Diane Fripet. En fine connaisseuse, elle se devait bien entendu de distiller sa propre Bleue. L'an dernier, à l'occasion de ses 70 ans, cette passionnée a d'ailleurs concocté une cuvée spéciale de 70 bouteilles.
Nous ne pouvons pas quitter la «Fée Diane», comme l'ont surnommée certains médias, sans lui poser une ultime question: quel est le pire cliché qui, selon elle, colle toujours à la peau de la Fée verte?
Une croyance populaire qui a la vie dure, en effet: l'absinthe a longtemps été réputée pour rendre fous ceux qui la goûtent. La faute à la thuyone, une molécule qu'elle contient. Des études ont toutefois démontré qu'elle se trouve en quantités si infimes qu'elle ne peut être scientifiquement tenue pour responsable des hallucinations ou coups de folie.
Ce week-end, l'absinthe ne nous aura pas rendus fous, certes. Mais certainement beaucoup moins sobres qu’avant de nous aventurer chez les distillateurs du Val-de-Travers. Un berceau d'irréductibles décidément très fiers de leur eau-de-vie.
