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«L'Affaire Ducrest» fait trembler l'enseignement fribourgeois

Frédéric Ducrest, le directeur licencié du CO de La Tour-de-Trême (FR).
Frédéric Ducrest, le directeur licencié du CO de La Tour-de-Trême (FR). image: montage watson

L'«Affaire Ducrest» fait trembler l'enseignement fribourgeois

L’affaire Frédéric Ducrest empoisonne le canton de Fribourg. Le licenciement de ce directeur d’école met en lumière le gouffre existant entre la hiérarchie et la base des enseignants. Enquête.
15.02.2024, 06:0117.02.2024, 16:01
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Les autorités du canton de Fribourg ont-elles commis une bourde monumentale? Le licenciement du directeur du cycle d’orientation gruérien de La Tour-de-Trême, Frédéric Ducrest, ne passe pas. Une colère sourde gronde à l’ombre du Moléson. Pourquoi lui? «Celui que tout le monde nous enviait, le meilleur, on nous l’a ôté, c’est une telle injustice», réagit-on parmi les enseignants de cet établissement accueillant 950 élèves en périphérie de Bulle.

«L’Etat a voulu faire un exemple»

«L’Etat a voulu faire un exemple», entend-on chez ses nombreux soutiens. Forte tête, Frédéric Ducrest? Avec sa hiérarchie peut-être, pas du genre à dire «amen» à tout. Mais, à l’évidence, apprécié de son personnel. Aimé, même. En tout cas respecté. Voilà une affaire qui survient au moment où les orientations pédagogiques de l’école sont remises en cause par une partie grandissante du corps enseignant romand. Un hasard? Pas vraiment.

Le 24 janvier, celui qui dirigeait depuis 20 ans le CO de La Tour-de-Trême, qui en était en quelque sorte le père, l’ayant inauguré en même temps qu’il en prenait les commandes, en 2004, s’est vu signifier son licenciement avec effet immédiat, à l’âge de 57 ans.

«Un coup rude»
Frédéric Ducrest, joint par watson

En mai 2022, dans sa traditionnelle lettre annuelle aux «parents», «collègues» et «élèves», Frédéric Ducrest citait François-Xavier Bellamy, un homme de droite, député français au parlement européen, anciennement professeur de philosophie. Un éloge du «par cœur», si peu en cour dans les méthodes actuelles d’enseignement. «Citer Bellamy, c’était déjà délicat», observe avec recul le directeur licencié.

Dans ses diverses prises de position officielles, Frédéric Ducrest ne manquait pas de glisser sa conception de l’enseignement, insistant sur les notions de transmission, d’effort, de verticalité. Toutes choses qui pouvaient ne pas plaire à l’heure où «les directives prônent la co-construction prof-élèves et la hiérarchie horizontale», note-t-il.

«Bienveillance et fermeté»

Frédéric Ducrest avait une devise qui dérangeait en haut lieu: «Bienveillance et fermeté».

«Il y a deux ans, le chef du Service de l'enseignement obligatoire de langue française m’avait demandé d’ôter le mot "fermeté", qu’il ne trouvait pas en adéquation avec les orientations pédagogiques du canton de Fribourg»
Frédéric Ducrest

Annoncé en vacances, Hugo Stern, le chef du service en question, n’a pas fait suite à l’e-mail que nous lui avons envoyé.

«Je n'ai pas une vision élitaire»

Il ne fait pas de doute que Frédéric Ducrest, joueur de trombone basse dans la fanfare de Rossens depuis 44 ans, a une vision de l’enseignement plutôt «à l’ancienne», où rien ne compte tant que l’acquisition des savoirs fondamentaux que sont lire, écrire et compter, où l’autorité du maître repose sur un rapport respectueux de l’élève sans être égalitaire, où la «règle des 5C», comme il l'appelle dans une boutade, parfois s'impose: «C'est con, mais c'est comme ça.»

«Si je pense qu’il faut poser des exigences à l’élève et si je considère que le slogan "la réussite pour tout le monde" a quelque chose d'absurde, car il fait fi de la nécessaire implication de l'élève dans l'apprentissage des savoirs, je n’ai en rien une vision élitaire de l'école, mes parents ont fait l’école primaire. Ce que je demande, c’est qu’on ne tire pas le niveau général vers le bas au nom de l’égalité.»
Frédéric Ducrest

Le directeur en disgrâce se fait plus mordant:

«Aujourd’hui, on va vers l’égalité dans la médiocrité. L’orthographe et la grammaire sont fascistes, supprimons l’orthographe et la grammaire! C'est ce qu'on disait en mai 68. Il reste quelque chose de cette pensée nihiliste»
Frédéric Ducrest

Le problème, si c’en est un, c’est que beaucoup, dans l’enseignement, à l’image de cette professeure valaisanne récemment interviewée par watson, sont sur la même ligne que Frédéric Ducrest. Les enseignants de La Tour-de-Trême que nous avons approchés plébiscitent la démarche de leur ex-directeur: «Bienveillance et fermeté, ça nous convient très bien». «Des patrons nous alertent sur le niveau catastrophique d’élèves arrivant en apprentissage», s'inquiètent-ils.

«Il faudrait que nous puissions faire beaucoup plus de drill avec les élèves, plus d'exercices répétitifs, notamment plus de dictées, chose que nous ne pratiquons quasiment plus. Or, cette possibilité de faire plus, nous ne l’avons pas. Les programmes ne le permettent pas. Mais au moins, avec Ducrest, nous nous sentions soutenus.»
Des enseignants

Officiellement, Frédéric Ducrest a été licencié pour avoir enfreint son devoir de réserve, ce que l'Etat, son employeur, nomme un «juste motif». Prenons les faits dans leur chronologie.

Chronologie du licenciement

Le 27 septembre, il y a moins de cinq mois, celui qui dirigeait encore l’école secondaire de La Tour-de-Trême était convoqué par sa hiérarchie qui avait des reproches à lui faire. Parmi ces reproches:

  • Une amende de 2 francs aux élèves qui ont oublié leur clé de casier;
  • La visite, en avril, au CO gruérien de la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider, sans que la haute hiérarchie en ait été avertie suffisamment à l'avance;
  • L’embauche d’un ou plusieurs remplaçants, certes expérimentés, mais n’ayant pas nécessairement passé tous les diplômes du professorat;
  • Des problèmes avec la timbreuse à l’heure de la surveillance des élèves prenant leur repas de midi, cette heure-là étant financièrement assumée par les communes du district.

Pour Frédéric Ducrest, ce sont là des «prétextes» à l’avertissement qu’il allait recevoir courant octobre. Cet avertissement lui parvient donc, fondé tout ou partie sur les reproches formulés plus haut. Il entreprend de les contester dans une lettre qu’il adresse à sa hiérarchie. Au passage, il envoie une copie de ses contre-arguments à l’ensemble des enseignants du CO.

Le 22 novembre, 67 enseignants de La Tour-de-Trême, soit les trois-quarts du total des professeurs employés par l’établissement, écrivent une lettre à deux conseillers d’Etat, dont la cheffe de la Direction de l’enseignement, l’écologiste Sylvie Bonvin-Sansonnens, au préfet de la Gruyère, au chef de service, ainsi qu’à l’inspecteur scolaire. A tous ceux qui, manifestement, en ont après Frédéric Ducrest, voyant peut-être en lui un gêneur pouvant faire tache d'huile. La missive des enseignants est une défense pied à pied de leur directeur.

«Nous partageons ce besoin de verticalité»

Dans la lettre, un passage est révélateur du hiatus qu’on sent poindre entre des directives pédagogiques comme hors sol et les souhaits de la base aux prises avec les réalités du terrain:

«En outre, alors que l’on nous incite à travailler dans une horizontalité de plus en plus marquée, nous affirmons nous aussi la nécessité d’une certaine verticalité dans la conduite d’une école, malheureusement vouée aux gémonies par le SEnOF (réd: Service de l'enseignement obligatoire de langue française) lorsqu’elle se situe à l’échelle des directions d’établissement. Nous partageons avec notre directeur ce besoin de verticalité vérifiée sur le terrain qui, au contraire de ce que ses supérieurs lui reprochent, n’est pas caporaliste, loin de là, mais basée sur l’échange.»
Extrait de la lettre des 67 enseignants

Sept jours plus tard, le 29 novembre au soir, La Liberté publiait l’information selon laquelle Frédéric Ducrest était sous le coup d’une procédure de licenciement. Raison invoquée: le directeur n'a pas respecté son devoir de réserve en transmettant aux professeurs du CO de La Tour-de-Trême sa demande de révision de l’avertissement reçu au mois d’octobre.

Outre le soutien des enseignants du CO gruérien, le directeur licencié peut compter sur celui de neuf députés du Grand Conseil fribourgeois issus de tous partis, sauf des Verts. Dans un mandat déposé le 8 décembre, ils demandent à la Direction de la formation et des affaires culturelles en main de Sylvie Bonvin-Sansonnens de procéder à un audit externe du SEnOF.

«La récente "Affaire Ducrest" a mis en lumière le climat toxique et autoritaire imposé par la direction du SEnOF»
Les 9 députés du Grand Conseil fribourgeois

Alors que la RTS faisait part, samedi dans le 19:30, d’un «autoritarisme» reproché par des parents d’élèves à Frédéric Ducrest, Eric Barras, agriculteur et syndic UDC de Châtel-sur-Montsalvens, n’a que des félicitations à lui adresser pour son travail effectué à la direction du CO de La Tour-de-Trême. «Mes quatre enfants y ont été scolarisés», indique-t-il.

Il ajoute:​

«Je fais partie des gens qui demandent une part de respect des jeunes pour les vieux. Aujourd’hui, on ne veut plus que hiérarchiquement le prof soit supérieur à l’élève, car ce serait stresser l’élève. Je pense qu’on fait erreur»
Eric Barras

Le 8 novembre, visiblement une coïncidence, le nouveau conseiller national UDC fribourgeois Nicolas Kolly, à l'époque encore député cantonal, déposait une question écrite à l'attention du Conseil d'Etat. Il lui demandait de répondre sur des points critiques, tels que le niveau scolaire et les notions de «hiérarchie et de discipline» qui lui semblent mises à mal.

«Le licenciement de Frédéric Ducrest est scandaleux. Je trouve qu’il n’y a pas de capacité d’introspection de la part du SEnOF. On y constate au contraire une chasse aux sorcières à l’encontre de ceux qui prônent une vision de l’école qui ne recoupe pas nécessairement celle du SEnOF. Depuis le dépôt de ma question écrite, j’ai reçu les témoignages d’une vingtaine d’enseignants, sans considération de partis politiques, qui me disent qu’ils n’en peuvent plus.»
Nicolas Kolly

Watson a sollicité la conseillère d’Etat Sylvie Bonvin-Sansonnens, qui a répondu par écrit. Elle décline la demande d’un audit à large échelle du SEnOF, comprenant les orientations pédagogiques, tel que voulu par les 9 députés du Grand Conseil. «Une analyse scientifiquement étayée nécessite que les données pertinentes soient récoltées sur une longue période d’observation et comparées avec celles d’un "groupe-témoin" ne dépendant pas du service analysé, écrit-elle. Il ne paraît pas réaliste de débuter une telle étude spécifique au SEnOF; il faudrait mettre en place une structure et un processus propre à la partie francophone du canton et d’éventuels résultats ne pourraient être livrés que dans plusieurs années.»

Des résultats en 2025 ou 2026

Elle annonce, en revanche, la livraison pour 2025 ou 2026 des résultats d’une évaluation globale de l’école obligatoire fribourgeoise.

A la question portant sur la demande, exprimée par certains professeurs, d’une structure hiérarchique plus affirmée au sein de l'école, la conseillère d’Etat répond:

«L’école fribourgeoise porte depuis toujours une attention particulière à la qualité du climat scolaire, car un climat scolaire serein facilite les apprentissages des élèves tout en offrant de bonnes conditions de travail au personnel enseignant.»
Sylvie Bonvin-Sansonnens
«Ainsi, chaque école doit formuler explicitement sa volonté d’instaurer des conditions propices aux apprentissages : elle reconnaît la valeur du travail et de l’étude, elle conduit des démarches favorisant le respect entre les personnes (jeunes et/ou adultes) en valorisant notamment la tolérance envers les différentes opinions exprimées au sein de l’établissement.»
Sylvie Bonvin-Sansonnens
«A la demande du Grand Conseil, c’est le travail social qui a été renforcé dans les écoles ces trois dernières années: les travailleurs sociaux soutiennent le corps enseignant et les parents dans leur mandat éducatif tout en permettant aux élèves de développer des compétences de gestion, de résolution de conflits et de résolution de problèmes. La loi scolaire prévoit que l’école seconde les parents dans leur responsabilité éducative. Elle ne peut pas prendre leur place.»
Sylvie Bonvin-Sansonnens

Licencié le 24 janvier de son poste de directeur du cycle d'orientation de la Tour-de-Trême, Frédéric Ducrest a fait recours de cette décision.

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