L'un des hommes les plus riches de Suisse est décédé: où vont ses milliards?
C'est un village de carte postale qui domine le lac de Zurich. Schindellegi, dans le canton de Schwytz, n'a ni aéroport, ni accès à l'autoroute, et encore moins de port où pourraient accoster des porte-conteneurs. C'est pourtant là que le groupe logistique Kühne+Nagel a son siège depuis 50 ans.
L'entreprise qui compte 88 000 collaborateurs répartis sur plus de 1300 sites dans 100 pays est en deuil depuis le début la semaine et le décès de Klaus-Michael Kühne, le directeur général de l'entreprise.
Le siège du numéro un mondial du transport maritime et aérien de marchandises se cache derrière les vitres teintées d'un imposant immeuble de bureaux. Fondé en 1890 à Hambourg, le groupe a déménagé en Suisse en 1976, pour des raisons fiscales, mais aussi parce que le climat social et économique y aurait été plus favorable qu'en Allemagne.
Exilé fiscal mais nostalgique de son pays
Klaus-Michael Kühne avait été le principal artisan de ce transfert en Suisse. L'année précédente, il était devenu directeur général de l'entreprise familiale fondée par son grand-père. Depuis son installation en Suisse, l'entrepreneur, son entreprise et la fondation Kühne, créée par la famille en 1976, ont largement contribué à placer Feusisberg parmi les communes de Suisse où la fiscalité est la plus basse.
Klaus-Michael Kühne est décédé dans la nuit de dimanche à lundi à Schindellegi, à l'âge de 89 ans, a annoncé Kühne+Nagel dans un communiqué. Il laisse derrière lui sa veuve, Christine Kühne. Le couple n'avait pas d'enfants. La fortune des Kühne est estimée à quelque 25 milliards d'euros. Elle comprend une participation de 55% dans Kühne+Nagel, de 30% dans la compagnie maritime hambourgeoise Hapag-Lloyd et de 20% dans Lufthansa, ainsi que de nombreux autres investissements privés, dont l'hôtel de luxe hambourgeois «The Fontenay».
Les Kühne comptent parmi les personnalités les plus riches d'Allemagne et de Suisse. L'intégralité de leur fortune devrait désormais revenir à la fondation Kühne, qui, selon ses propres indications, figure parmi les plus importantes d’Europe.
Son vice-président, Thomas Staehelin, en prend désormais la présidence. Cet avocat bâlois de 78 ans, descendant d'une vieille famille patricienne de Bâle, accompagne Klaus-Michael Kühne «depuis 50 ans dans différentes fonctions», comme il l'expliquait au printemps 2025. Le conseil de fondation compte dix membres, issus pour la plupart d'entreprises contrôlées par Kühne. Le poste d'administrateur délégué du conseil de fondation est occupé par Jörg Dräger, 58 ans, manager hambourgeois et homme politique sans étiquette.
Quel avenir pour son empire?
Si le sort de la fortune de Klaus-Michael Kühne après son décès est d'ores et déjà réglé, une question reste en suspens: que feront à terme la fondation et ses organes des participations qu'ils détiennent? Kühne donnait du fil à retordre à la direction de Lufthansa et de sa filiale Swiss par ses prises de position et l'intérêt marqué qu'il portait à l'aviation.
Le multimilliardaire a critiqué à plusieurs reprises et publiquement la stratégie de Lufthansa. Swiss n'était pas épargnée, notamment lorsqu'elle desservait certaines destinations avec des compagnies partenaires meilleur marché. Dans ces cas-là, Kühne avait l'habitude de dénoncer une «tromperie sur la marchandise». Klaus-Michael Kühne était manifestement très attaché à Lufthansa, bien au-delà de son investissement financier.
Il en allait de même pour Hapag-Lloyd, la compagnie maritime historique de Hambourg, dans laquelle Kühne avait investi en 2009 pour empêcher son rachat par un concurrent asiatique. En 2014, il s'était allié à un armateur chilien qui était aussi un ami. Les deux hommes sont liés par un accord jusqu'en 2029. Reste à savoir ce qu'il adviendra ensuite.
Kühne était aussi un grand mécène. En Suisse, il soutenait l'Opéra de Zurich et le KKL, haut lieu de la musique à Lucerne. A Hambourg, il avait encore fait part en 2025 de son intention de construire un opéra moderne directement sur les rives de l'Elbe, sur le modèle de celui de Copenhague. On ignore désormais si ce projet verra le jour.
Derrière la réussite, des zones d'ombre
Dans des interviews, le mécène présentait les généreuses donations qu'il avait faites à sa ville natale, dont le club de football Hamburger SV avait d'ailleurs largement profité, comme une forme de «compensation» pour les millions d'impôts dont Hambourg avait été privée.
L'argent de Kühne n'était cependant pas toujours aussi bien accueilli à Hambourg. Son refus persistant de faire la lumière sur les activités de sa famille pendant la période nazie en irritait plus d'un. Après 1933, le régime nazi avait fait appel à Kühne+Nagel pour transporter les meubles et les effets personnels de Juifs persécutés et assassinés. Le régime hitlérien avait qualifié l'entreprise d'«entreprise modèle national-socialiste».
En affaires, Klaus-Michael Kühne avait généralement le nez creux, comme en témoigne la réussite de ses entreprises. Mais même cet homme d'affaires réputé peu impressionnable s'est laissé séduire par René Benko, le magnat autrichien de l'immobilier. Kühne est devenu l'un des principaux investisseurs de son groupe Signa, aujourd'hui en faillite.
Dès la fin 2022, il a toutefois compris, avant beaucoup d'autres, qu'il n'était plus possible de faire des affaires avec Benko.
Klaus-Michael Kühne admettra plus tard son erreur: «Je me suis laissé endormir».
(trad.: mrs)
