Pari risqué à Lausanne: ils ressuscitent un rooftop maudit
Sur le papier, ce rooftop est une machine à cash. Une surface à perte de vue, un panorama à 360º sur le lac, les Alpes et la chaîne du Jura, une ligne de métro à ses pieds et un bon millier de clients potentiels qui dort sur les huit étages que compose le Vortex. Or, malgré un cadre prometteur, l’énergie et les initiatives déployées pour le dynamiser, cet impressionnant dortoir circulaire semble encore se chercher une véritable vie de campus à l’américaine aux portes de Lausanne.
«On a réalisé que la plupart des étudiants qui vivent ici ne se connaissent pas», nous glisse Vincent Ledoux, alors qu’on l’a rejoint cette semaine sur les toits de cette bâtisse érigée en 2020, à mi-chemin entre l’Unil et l’EPFL. A ses côtés, Grégoire Vernhet.
Ces deux jeunes entrepreneurs se sont lancé un pari plutôt risqué: reconquérir un espace de bar-restauration à gros potentiel, après que leurs prédécesseurs ont jeté l’éponge en décembre 2024, jugeant notamment la clientèle estudiantine «trop volatile».
Motivés, les deux nouveaux capitaines du navire ont des arguments qui pourraient bien faire mouche, puisqu’ils sont notamment les cofondateurs de la chaîne de poulet frit Crrsp, qui cartonne déjà à Lausanne, Genève et Paris. De quoi drainer des étudiants qui passeront aussi en coup de vent pour attraper un burger ou des tenders.
En septembre prochain, l’Horizon Crrsp va ainsi remplacer le Perchoir, avec un concept à la fois «cosy, haut de gamme et convivial», nous explique Vincent Ledoux, alors qu’il nous fait visiter les lieux encore en chantier, en compagnie de son associé. Depuis sa construction, cet espace permet d’accueillir 500 personnes, majoritairement en terrasse.

Les travaux sont imposants et ont démarré il y a un peu plus d’un mois, alors que les étudiants sont en vacances. Sur place, difficile d’imaginer que tout sera prêt courant septembre pour l’inauguration.
Pendant les travaux...
Derrière nous, des ouvriers s’activent à répartir les douze tonnes de terreaux qui accueilleront l’importante verdure. Devant l’entrée, des palettes de matériel acheminées chaque matin. Pas encore l’ombre d’une enseigne. Des tuyaux et des câbles s’échappent des murs.
Après les travaux (projection 3D):
Si les deux associés sont optimistes, c’est aussi parce qu’ils ont décidé d’intégrer leur future clientèle au processus de création de ce rooftop 2.0. Très à l’aise sur les réseaux sociaux, Vincent et Grégoire document l’avancement du projet avec des formats vidéos dans l’air du temps et qui trouvent déjà leur public. Une qualité d’ailleurs repérée par le comité de sélection, au moment de dénicher la perle rare parmi «quatre dossiers de candidatures» pour reprendre le bar, nous assure l’Université de Lausanne (Unil).
«Depuis le début, on est très attentifs aux remarques que l’on reçoit par les internautes, pour être en mesure d’ajuster ou de rectifier carrément le tir, car nous voulons absolument que ce lieu devienne le leur», confie de son côté Grégoire Vernhet.
Un exemple?
Tenir un bar au sommet d’un campus universitaire ne rencontre pas les mêmes contraintes qu’au centre-ville. Si les deux hyperactifs promettent dix événements par année et une piste de danse avec un espace DJ en bout de toit, il faut intégrer le fait que le Vortex est avant tout un lieu où les étudiants dorment et révisent. «Des horaires, aux nuisances sonores, en passant par la période phare des examens, nous devons jongler avec des défis inédits pour nous, mais c’est très excitant», nous confie Vincent Ledoux.
Sans compter qu’un rooftop draine, lui aussi, son lot de difficultés. A commencer par le vent: «Les plantes géantes vont nous aider à protéger la terrasse des bourrasques. Nous allons aussi poser des pergolas», explique Grégoire Vernhet. Des canapés confortables, la déco et l’ambiance des rooftops que l'on trouve dans les plus grandes villes du monde, l’ambition est posée.
Les prix suivront-ils la même logique?
Hormis les étudiants à séduire et fidéliser, les tenanciers ont d’ailleurs l’ambition de draguer les communes avoisinantes et les Lausannois, une population connue pour ne pas se laisser trimballer beaucoup plus loin que leur centre-ville. «Le cadre fera beaucoup. Peu d’endroits à Lausanne proposent un rooftop avec une telle vue à 360º et des produits de qualité. Nous sommes persuadés qu’il y a du potentiel», promet Vincent Ledoux.
Pourquoi le concept précédent n’a pas tenu
Il y a un peu moins de sept ans, quelques semaines avant le tsunami Covid-19, le Vortex ouvrait ses portes une première fois pour loger les athlètes des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ).
A l’automne, quelque 900 étudiants prenaient leur quartier dans cet ambitieux dortoir circulaire et le Perchoir Rooftop Bar accueillait ses premiers clients: «Les premières soirées ont rencontré un énorme succès, notamment aidé par le fait que nous sortions tous du premier confinement», nous explique Arthur Prost, serial-entrepreneur dans la restauration et cofondateur du Perchoir.
Les nouvelles vagues de restrictions anti-Covid «casseront un peu l’élan des débuts», avoue celui qui est également le cofondateur du Pointu à Lausanne. Mais une fois le virus oublié, c’est l’occupation irrégulière des lieux et sa situation qui ont plombé le projet: «Le Vortex, c’est quatre mois avec beaucoup de monde, quatre mois déserts et quatre mois que je qualifierais de corrects. Gérer un bar sans trop de pertes dans ces conditions est un challenge», nous décrit Arthur Prost, avant de pointer le fait que «le bâtiment n’est pas au bord du lac, pas vraiment sur le campus et malgré tout assez loin de Lausanne».
Précisons aussi que les tenanciers du Perchoir géraient simultanément le café-food du rez, aujourd’hui remplacé par le restaurant Chez Ba Noi. Un double lieu qui n’a sans doute pas contribué à tenir sereinement la barque.
Enfin, de nombreux voisins et Lausannois pensaient que le bar au sommet du Vortex était réservé aux étudiants et ces derniers rentraient volontiers se coucher après une journée de labeur. Si le rooftop a tout pour plaire, il doit donc clarifier son identité et faire en sorte que son existence fasse du bruit loin à la ronde.
Pour faire court: se rendre incontournable.
Un défi de grande ampleur, mais les nouveaux proprios rêvent déjà de faire de l’Horizon Crrsp le centre du village estudiantin, un «lieu de vie» où l’on révise, boit un matcha ou un verre, grignote les spécialités de Crrsp, partage des «planches apéro revisitées» et... joue: «Oui! Ici, il y aura tout ce qu’il faut pour se divertir, du baby-foot aux jeux de société», se réjouit Vincent Ledoux.
«C’est effectivement un enjeu pour Crrsp, mais leur concept et leur offre semblent prometteurs pour que le lieu puisse attirer non seulement les membres de la communauté universitaire, mais aussi les habitants des communes environnantes», affirme l’Unil.
L’arrivée récente de la RTS et de son millier d’employés dans les parages, à quinze minutes à pied du Vortex, pourra-t-elle donner un coup de pouce au lancement du nouveau projet pour dynamiser le quartier? L’avenir le dira.
