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Economie

Le Romand Pascal Grieder dirige la Poste, il dévoile son plan

Pascal Grieder, directeur général de La Poste.
Pascal Grieder, directeur général de La Poste, mise sur les colis et le numérique. image: severin bigler

«La Poste a permis l’une des grandes innovations de la dernière décénnie»

La Poste veut se développer dans les secteurs des colis et du numérique, tandis que le courrier recule. Son PDG, Pascal Grieder, explique comment le groupe compte s’adapter.
06.10.2026, 18:5606.10.2026, 20:06
Florence Vuichard
Stefan Ehrbar

Pascal Grieder dirige la Poste depuis près d’un an. Montre jaune au poignet et pochette assortie, il nous reçoit dans les locaux fraîchement rénovés de la poste principale de Zurich, à deux pas de la gare CFF. Il revient d’un voyage au Danemark, qui donne une idée de ce qui pourrait attendre la Suisse: les communications importantes passent désormais par le numérique, la concurrence est féroce et le courrier postal a pratiquement disparu.

Vous avez récemment annoncé la suppression de 110 postes. Cela suffira-t-il?
Pascal Grieder: La maîtrise des coûts est un chantier permanent. Ce n’est pas une opération ponctuelle. Nous devons continuer à évoluer pour rester compétitifs. Cela ne veut pas dire que nous supprimerons des emplois chaque année.

«Mais les réductions vont se poursuivre, surtout dans le secteur du courrier»

Pour l’instant, la Poste supprime surtout des postes dans l’administration. Il y avait trop de monde?
Nous avons fait du très bon travail jusqu’ici. Mais je pense que nous pouvons encore gagner en efficacité.

Vous faites des économies parce que vous n’avez pas vraiment le choix. La Poste perd du terrain.
La Poste n’est pas en train de disparaître. Cette idée s’est imposée à tort.

Mais vous alimentez vous-même cette idée en disant que le courrier va disparaître.
Ces dix dernières années, le volume du courrier a diminué d’environ 40%. Nous subissons une baisse des recettes dans ce domaine, et cela pèse. Mais nous pouvons en compenser une bonne partie en adaptant nos tarifs.

«Il ne faut pas oublier non plus que la Poste a rendu possible l’une des grandes innovations de ces dix dernières années: les achats en ligne»

Sans elle, leur essor aurait été inimaginable. Nous acheminons quatre colis sur cinq commandés sur Internet. C’est une base solide et notre objectif est évidemment de conserver cette position à l’avenir. Cela créera aussi de nouveaux emplois. Aujourd’hui, la Suisse expédie deux fois moins de colis par habitant que des pays comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. Nous avons donc encore un important potentiel de croissance.

Et cette croissance sera-t-elle suffisante pour compenser le recul du courrier?
Pas aujourd’hui. Mais après-demain, oui.

Et «après-demain», c’est quand?
Je ne peux pas vous le dire. Notre principal défi n’est pas le recul du courrier, mais le maintien de notre position de leader sur le marché des colis. Aujourd’hui, nous détenons près de 80% du marché. Si les volumes continuent d’augmenter et que nous parvenons à rester clairement numéro un, nous finirons bientôt par gagner davantage grâce à l’essor des colis que nous ne perdons avec le recul du courrier. Si, en revanche, nous perdons des parts de marché, ce sera plus difficile.

Portrait
Agé de 49 ans, Pascal Grieder a grandi en Suisse, à Londres et à Singapour. Il a étudié l’électrotechnique à l’EPFZ, où il a également obtenu un doctorat. Originaire de Bâle, il a travaillé pour le cabinet de conseil McKinsey, notamment au Nigeria et dans les Balkans.

En 2018, il a pris la tête de l’opérateur de téléphonie mobile Salt, qu’il a dirigé jusqu’en 2023. Après un bref passage en Allemagne, il a été nommé directeur général de la Poste en novembre 2025. Il vit près de Lausanne avec sa femme et leurs trois enfants.
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Pascal Grieder, PDG de La Poste

Ce scénario est pourtant tout à fait possible. De nouveaux concurrents arrivent sur le marché, comme le chinois Speedaf. Que se passerait-il si, du jour au lendemain, tous les colis de Temu et consorts étaient livrés par Speedaf plutôt que par la Poste?
Ce serait un énorme défi. La distribution repose sur un réseau dont les coûts sont en grande partie fixes. Une fois cette infrastructure en place, il faut donc la faire tourner au maximum de ses capacités. Chaque nouvel acteur peut ainsi réduire le volume que nous traitons. Mais le fait est que, pour nous, les colis sont un formidable moteur de croissance.

«Nous en transportons aujourd’hui 100 millions de plus par an qu’il y a dix ans»

D’où viennent ces colis?
Soixante millions proviennent de nos 20 plus gros clients, principalement de grandes enseignes européennes. Les petits commerces représentent 20 millions de colis supplémentaires, tout comme les envois en provenance de Chine. Mais les grandes entreprises européennes restent le principal moteur de croissance.

Quelle est aujourd’hui la part de marché des colis en provenance de Chine?
Environ 11% du volume total. Il y a dix ans, cette part n’était encore que de 6%

L’UE veut freiner les importations à bas prix en provenance de Chine et a instauré une taxe de 3 euros par article contenu dans un colis…
Oui. Si un consommateur européen commande un verre et deux paires de chaussettes, il devra payer 3 euros pour le verre et 3 euros pour les deux paires de chaussettes. Le colis lui coûtera donc 6 euros de plus. En revanche, je doute que cette mesure permette réellement de protéger le marché contre les importations chinoises.

Pourquoi?
Des entreprises comme Temu ouvrent d'immenses entrepôts en Europe et y acheminent leurs marchandises par conteneurs. Les commandes sont ensuite expédiées aux clients depuis l’Europe, ce qui permet d’échapper à cette taxe sur les colis. Reste à savoir ce qui représente le plus grand danger pour le commerce: un concurrent installé à 10 000 kilomètres ou un autre juste à côté.

«La taxe européenne sur les colis ne touche pas seulement la Chine, mais aussi la Suisse»

Dans quelle mesure?
Cette taxe vise tous les pays hors de l’UE et touche donc aussi les exportateurs suisses, même si la Suisse n’était sans doute pas directement visée. Nous constatons en tout cas une forte baisse du nombre de colis que nous envoyons vers l’UE, de plusieurs dizaines de pour cent. La situation devrait toutefois revenir progressivement à la normale. Aux Etats-Unis aussi, l’effet d’une mesure comparable avait été particulièrement marqué au début.

Les colis prennent toujours plus d’importance. En revanche, vous ne voulez plus distribuer le courrier tous les jours…
Le projet de révision de la loi sur la poste présenté par le Conseil fédéral prévoit que nous puissions demander une adaptation du service universel si le volume du courrier ou d’autres indicateurs passent sous certains seuils.

Ce serait vers 2035, non?
Exactement. Il faudra encore du temps avant que la nouvelle loi entre en vigueur. C’est très loin.

C’est dans moins de dix ans.
Justement. C’est très loin. Nous avons besoin de cette marge de manœuvre. Mais nous ne comptons certainement pas l’utiliser immédiatement.

«Cela fait des décennies que la Poste en fait bien plus que ce qu’exige le service universel»

Nous distribuons, par exemple, le courrier tous les samedis. Nous pourrions arrêter dès demain, puisque cela ne fait pas partie du service universel. Et nous conserverons un réseau dense d'offices postaux, alors que la loi ne nous y oblige pas. Autrement dit, nous avons montré que nous ne réduisons pas simplement nos prestations au strict minimum.

Mais la Poste va tout de même réduire ses prestations.
Si le nombre de lettres continue de diminuer et qu’à terme les ménages ne reçoivent plus qu’un courrier par semaine, faire passer le facteur tous les jours n’a plus de sens. Le coût serait beaucoup trop élevé par rapport au service rendu. Il arrivera donc un moment où le courrier ne sera plus distribué quotidiennement. C’est déjà le cas aujourd’hui dans de nombreux pays scandinaves.

Est-ce qu'en augmentant les tarifs et en envisageant de réduire la fréquence de distribution, vous ne contribuez pas vous-même à accélérer le recul du courrier?
C’est une question récurrente: dans quelle mesure ces changements accélèrent-ils la tendance? Le problème est le même dans tous les pays, mais chacun y répond différemment. Cela nous permet d’en mesurer assez bien les effets. Et le constat est partout à peu près le même: le volume du courrier diminue progressivement depuis une dizaine d’années.

«Rien ne laisse penser que nous pourrons enrayer cette tendance, quoi que nous fassions»

Le volume du courrier finira-t-il par se stabiliser?
Non. Je suis récemment allé au Danemark pour mieux comprendre le fonctionnement du marché postal et son degré de libéralisation. Là-bas, le courrier a pratiquement disparu. Et pourtant, les volumes continuent de baisser de 10% par an, sans signe de ralentissement. Dans 20 ans, l’envoi d’informations sur papier sera devenu tout à fait exceptionnel.

Il ne restera plus que les cartes de Noël?
Peut-être. Je ne suis même pas sûr que mes enfants en enverront un jour.

Le Surveillant des prix vous a imposé un moratoire de trois ans sur les hausses de tarifs. Comptez-vous à nouveau relever les prix chaque année par la suite?
Je ne pense pas. Augmenter les tarifs chaque année est toujours compliqué et crée toutes sortes de problèmes. Il faut prévoir un complément d’affranchissement pour les anciens timbres, certains clients ne savent pas que les prix ont changé, affranchissent mal leur courrier et les envois doivent alors leur être retournés.

En dehors des colis, dans quels domaines la Poste compte-t-elle encore se développer?
Certains de nos secteurs d’activité sont en recul. Si nous voulons rester un acteur important, nous devons en développer d’autres.

«Je me réjouis, par exemple, des résultats de PostFinance dans les activités de placement»

Les nouveaux fonds investis dans ce domaine ont doublé au premier semestre. Nous sommes très compétitifs face aux autres banques et notre potentiel de croissance reste important. Nous voulons également nous développer dans les services postaux numériques.

Vous faites allusion au courrier numérique de la Poste. A quoi sert-il?
Il y a beaucoup de choses que l’on n’a pas envie d’envoyer par e-mail, par exemple des documents fiscaux ou une ordonnance médicale. Nous voulons donc créer une plateforme de communication sécurisée qui permette d’échanger avec toute la population dans des conditions de sécurité que l’e-mail n’offre pas aujourd’hui.

Mais il existe déjà plusieurs solutions de ce type.
Oui, mais si chaque administration, chaque banque et chaque hôpital utilise son propre système pour transmettre des informations sensibles, je me retrouve avec une multitude d’identifiants et je dois récupérer mes documents dans autant de boîtes différentes.

«Avec la boîte aux lettres numérique, tout arrive au même endroit, de manière sécurisée»

J’y reçois des lettres recommandées, des ordonnances médicales, des certificats de salaire ou encore des contrats que je peux signer d’un simple clic. Aujourd’hui, je dois imprimer le contrat chez moi, le signer à la main, le scanner, puis le renvoyer par e-mail. C’est complètement absurde.

Mais sur ce terrain, la Poste est en concurrence avec de nombreux acteurs qui ont des projets similaires.
Oui, mais revenons au Danemark, où le secteur postal et les communications sont entièrement libéralisés. Même là-bas, personne ne veut confier les échanges sécurisés entre les autorités et la population à n’importe quel fonds d’investissement privé. C’est trop important. Il faut que ce type de service soit assuré par un acteur proche de l’Etat.

Le courrier numérique est-il sûr?
Oui.

Votre activité numérique n’est pourtant pas vraiment une réussite. La Poste a échoué avec le dossier électronique du patient. Pourquoi le courrier numérique fonctionnerait-il mieux?
C’est un peu sévère. Quand on lance de nouveaux projets, certains échouent. Il faut l’accepter, c’est normal. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut renoncer à essayer. Ce n’est en tout cas pas le message que j’ai envie de transmettre à mes enfants. Plus de 700 000 boîtes aux lettres numériques ont déjà été créées et leur utilisation progresse fortement chaque année. Ce n’est pas encore une garantie de succès, mais c’est une base solide.

Mais votre activité numérique n’est toujours pas rentable.
Les pertes viennent surtout du service public numérique. Il y a d’abord le dossier électronique du patient, auquel nous avons désormais renoncé. Ensuite, le courrier numérique.

«Il est normal de perdre de l’argent au début et cela ne m’inquiète absolument pas»

Tant que la croissance est au rendez-vous, ce n’est pas un problème. Cela fait partie du jeu dans le secteur technologique. Troisième domaine: le vote électronique. Là, nous perdons de l’argent surtout parce que nous dépendons de décisions politiques. Les cantons mettent parfois beaucoup de temps à se décider. Personnellement, j’aimerais pouvoir voter par voie électronique.

La Poste se diversifie aussi en dehors de son cœur de métier, notamment dans la publicité numérique dans l’espace public. Pourquoi?
La publicité fait partie de notre cœur de métier. Nous distribuons depuis toujours des envois publicitaires non adressés. Avec le recul du courrier, nous devons nous demander comment rester présents sur ce marché. Cela passe par le courrier numérique, les envois publicitaires numériques et la publicité numérique dans l’espace public. Nous pouvons ainsi toucher aussi les personnes qui ont apposé un autocollant «Pas de publicité» sur leur boîte aux lettres.

C’est un domaine d’activité supplémentaire, qui rend la Poste encore plus complexe.
C’est vrai, la Poste est un conglomérat. Et c’est voulu. Des interventions politiques ont tenté de la contraindre à se recentrer davantage sur son cœur de métier, mais elles ont échoué au Parlement.

Et vous, que voulez-vous?
Nous avons trois priorités. D’abord, renforcer notre cœur de métier. Ensuite, poursuivre notre croissance, mais en restant prudents sur les acquisitions comme sur l’ouverture de nouveaux secteurs d’activité. Enfin, nous voulons rendre nos services internes plus rapides et plus agiles, et mieux nous imposer face à la concurrence.

Et qu’en est-il des bureaux de poste?
Nous en comptons aujourd’hui un peu moins de 700. D’ici fin 2028, il n’en restera plus qu’environ 600. Pour la suite, rien n’est encore décidé. Nous voulons conserver une présence aussi large que possible. Mais ces bureaux sont déficitaires.

«Lorsqu’un client vient y déposer une lettre, cela nous coûte plus cher que ne rapporte le timbre»

Et plus le volume du courrier diminue, plus les pertes augmentent. Nous devons donc renforcer l’activité de nos bureaux. Depuis le début de l’année, nous intensifions la collaboration avec PostFinance dans certaines filiales. Nous voulons aussi développer les services à forte marge, comme les abonnements Post Mobile ou les assurances.

Cela ne va pas vraiment attirer beaucoup de clients de passage.
Je suis ouvert à toutes les idées.

Aménager des coins café?
Ce n’est pas une solution que l’on peut généraliser. Beaucoup de bureaux sont trop petits pour aménager un coin café. Mais notre objectif n’est pas forcément d’attirer davantage de clients de passage. Nous accueillons chaque jour 250 000 personnes dans nos bureaux de poste. C’est énorme par rapport à d’autres secteurs. Je viens des télécoms. J’avais l’habitude de passer devant nos propres boutiques et de voir les employés attendre les clients. En comparaison, nos bureaux sont extrêmement fréquentés.

Avec CarPostal, la Poste exploite le plus grand réseau de bus de Suisse. Quand comptez-vous acheter massivement des bus chinois?
Je n’exclus pas cette possibilité en soi. Lors d’un appel d’offres, nous examinons toutes les propositions et choisissons celle qui s’avère la plus intéressante dans l’ensemble.

Les constructeurs européens, dont le Suisse Hess, réclament une «préférence européenne» et davantage d’obstacles pour les fournisseurs chinois. La Poste ne devrait-elle pas justement soutenir les constructeurs suisses?
On demande énormément de choses à la Poste. Parce qu’elle appartient à l’Etat, elle ne devrait pas délocaliser, devrait acheter uniquement en Suisse, et ainsi de suite. Mais si nous suivons toutes ces exigences, nos coûts augmentent et nous devons relever nos prix. Nos clients se tournent alors vers des concurrents qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes et peuvent proposer des tarifs plus bas.

«A force d’imposer toujours plus de contraintes à la Poste, on finira par l’affaiblir»

Et la Suisse n’y gagnera rien. Il faut laisser à la Poste une certaine liberté d’action. Neuf francs sur dix de notre chiffre d’affaires sont réalisés sur des marchés ouverts à la concurrence.

Cela signifie-t-il aussi que d’autres emplois pourraient être délocalisés à l’étranger, comme la Poste l’a fait pour ses activités informatiques en ouvrant un site au Portugal?
Nous employons 44 000 personnes, dont 130 au Portugal dans nos services informatiques. A l’origine, nous voulions y créer jusqu’à 300 postes, mais nous avons suspendu ce développement. Nous avions en effet promis qu’il n’entraînerait aucun licenciement en Suisse. Or, dans le cadre d’une réorganisation de nos services informatiques, nous avons dû supprimer des postes en Suisse. Même si les deux dossiers n’ont rien à voir, nous ne pouvions pas, dans le même temps, continuer à créer des emplois au Portugal.

Vous accompagnez souvent les équipes sur le terrain. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué?
C’était avec CarPostal. Nous effectuons aussi des contrôles de billets pour des dizaines d’autres entreprises de transport. J’ai accompagné une équipe dans la région de Zurich. Ce qui m’a frappé, c’est la facilité avec laquelle on repère les voyageurs sans billet, et la rapidité avec laquelle le ton peut monter.

«J’ai moi-même effectué des contrôles et, dans un cas, une personne s’est vraiment emportée»

Comment ça s'est fini?
A un moment, un agent de sécurité m’a écarté et a pris le relais. Il s’en est beaucoup mieux sorti que moi et a réussi à calmer la situation. Si j’avais continué, j’aurais probablement fini par prendre des coups. (trad.: mrs)

Parmelin dans tous ses états!
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Parmelin dans tous ses états!

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source: keystone / peter schneider
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