Quelque chose cloche avec le prix du diesel en Suisse
Le baril de brut coûte à nouveau bien plus de 100 dollars, il a même connu un pic à 109 dollars. Conséquence: les marchés sont une fois de plus sur le qui-vive. Et le spectre d’une crise énergétique grandit.
Mais pour Jeffrey Currie, expert et conseiller auprès du gigantesque groupe d’investissement Carlyle, les marchés se focalisent trop sur le prix brut. Ils se déconnectent ainsi de la réalité:
«Les marchés sont littéralement obsédés par le pétrole brut», ironise Currie dans un entretien accordé à une chaîne de télévision américaine. Mais en fin de compte, le reste du monde s'en fiche: aucun ménage n’en consomme et aucun n’est directement affecté par cette variable. Selon le spécialiste donc:
Or, jusqu’à présent, c’est surtout sur eux que s’est manifestée la crise actuelle, bien davantage que sur le pétrole. D’où le constat de Currie: «La crise énergétique a déjà commencé, mais elle ne se reflète pas dans le prix du pétrole brut, elle se manifeste dans celui des produits pétroliers».
Avec le diesel en première ligne.
En Suisse, il s'est encore renchéri, rapporte le Touring Club Suisse (TCS). Le litre coûte déjà 2,30 francs, soit 52 centimes de plus qu’au début de l’année. Il flirte par conséquent avec son record, atteint pendant la crise de 2022: le diesel avait alors grimpé à 2,40 francs. La sans plomb 95, à 2,05 francs, dépasse désormais nettement la barre des deux francs. La situation reste toutefois moins critique pour l’essence qu’en 2022, lorsque son prix avait atteint le niveau historique de 2,31 francs.
En Europe, le diesel à la pompe coûte en moyenne 70% de plus qu’au début de l’année, hors taxes. Son prix n’est donc plus très éloigné du record atteint lors de la crise énergétique de 2022. A l’époque, Vladimir Poutine avait lancé son «opération spéciale» sur l'Ukraine. Et il avait en parallèle engagé une guerre énergétique contre l’Europe.
Forte hausse des marges
Aux Etats-Unis, le diesel est déjà plus cher que jamais. Son prix moyen à l’échelle nationale a atteint le seuil de six dollars le gallon. Au début de l’année, il n’en coûtait encore que 3,5 dollars. Comme en Europe, son prix a donc déjà augmenté d’un peu plus de 70%.
Jusqu’à présent, ces records s’expliquent moins par la hausse du pétrole brut que par l’augmentation des marges des raffineries: le «crack spread», c’est-à-dire l’écart entre le prix du pétrole brut et celui des produits raffinés qui en sont issus, a atteint des niveaux sans précédent. Ces records sont eux-mêmes la conséquence de deux guerres.
Celle en Iran a exclu d’importantes raffineries du marché mondial. De son côté, l’Ukraine s’est défendue contre la Russie en frappant des raffineries sur son territoire – au point que le pays, jusque-là deuxième exportateur mondial de diesel, s’est soudain retrouvé contraint d’en importer.
Aucune amélioration ne se profile. Selon Currie, l’offre de produits pétroliers comme l’essence et le diesel devrait encore se raréfier.
Et les deux conflits semblent loin de s'achever prochainement. En Russie, Poutine nie certes préparer une nouvelle mobilisation – «un non-sens absolu». Mais de nombreux Russes se méfient. Selon des médias locaux, environ 100 000 hommes auraient fui vers la Géorgie en une seule semaine au mois d’août, face à la menace d’une mobilisation forcée.
Dans le même temps, la guerre en Iran connaît une nouvelle escalade. Selon des experts, le régime iranien estime que le moment est opportun. Son calcul est le suivant: des élections de mi-mandat décisives auront lieu aux Etats-Unis en novembre et une nouvelle hausse des prix de l’énergie pèserait lourdement sur Donald Trump et les républicains. Si ce n’est pas maintenant, quand frapper?
Les guerres ne sont pas les seules à exercer une pression. En mer Rouge, les Houthis alliés à l’Iran menacent le trafic maritime. Dans le canal de Panama comme sur le Rhin, le faible niveau de l’eau est devenu un obstacle. D'après Jeffrey Currie: «La situation se dégrade au lieu de s’améliorer».
Si cette tendance se poursuit, la hausse des prix de l’énergie continuera d’alimenter l’inflation. Les banques centrales devront riposter en relevant leurs taux directeurs – ce qui fera monter le niveau général des taux d’intérêt.
Tout sauf une amélioration
Aux Etats-Unis, le rendement des emprunts d’Etat à dix ans a dépassé 4,9%. Les taux n’avaient plus atteint un tel niveau depuis deux décennies. La menace inflationniste n’est toutefois pas la seule raison de cette hausse. Le boom de l’intelligence artificielle pourrait jouer un rôle encore plus important: il engloutit des quantités colossales de capitaux, ce qui contribue également à pousser les taux d’intérêt vers le haut.
La Banque centrale européenne a de nouveau relevé cette semaine ses taux directeurs d’un quart de point de pourcentage. En Suisse, la Banque nationale suisse (BNS) ne devrait certes pas se risquer à modifier ses taux plus tard en septembre. La situation commence néanmoins à évoluer ici aussi.
L’écart de taux avec la zone euro continue en effet de se creuser – un autre record pourrait être battu. Et il viendrait renforcer l’euro face au franc, renchérir les achats suisses de marchandises étrangères et, à terme, alimenter l’inflation dans le pays. Les consommateurs en ont déjà eu un avant-goût en août, lorsque l’inflation annuelle a augmenté de manière inattendue à 0,8%. (trad. vz)
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
