Ce qui a soudainement affaibli le franc suisse
Cet été encore, les entreprises exportatrices et leurs soutiens politiques mettaient en garde contre les conséquences dévastatrices d'un franc fort. Ces voix se sont depuis atténuées, voire complètement tues. Mercredi, un euro valait à nouveau nettement plus de 94 centimes, un niveau plus vu depuis plus d'un an. On était tenté de croire que la monnaie unique pourrait bientôt franchir la barre des 95 centimes.
Un tel scénario n'est, toutefois, plus réaliste depuis jeudi. Depuis que la Banque nationale a ramené son taux directeur à zéro en juin dernier, l'économie suisse a pleinement retrouvé son élan.
Selon les dernières données du Secrétariat d'État à l'économie (Seco), le produit intérieur brut a progressé de 1,5% au deuxième trimestre de l'année, contre seulement 0,5% au trimestre précédent. L'économie suisse n'avait pas connu une croissance aussi rapide depuis le troisième trimestre 2021. Dans le même temps, l'inflation a elle aussi bondi en août, à 0,8% sur un an.
La BNS doit-elle relever ses taux?
Dans les milieux financiers, on spécule désormais sur le fait que la BNS pourrait être contrainte de relever son taux directeur avant la fin de l'année. Une hypothèse à laquelle presque personne ne s'attendait encore en début de semaine. On tablait plutôt sur le fait que la Banque centrale européenne augmenterait, la semaine prochaine, une nouvelle fois son taux directeur à 2,5%, ce qui aurait encore creusé un écart de taux avec la Suisse, déjà considérable.
Cette importante différence de taux en faveur de l'euro avait été, ces derniers mois, la principale cause de l'affaiblissement du franc. La monnaie suisse était devenue une devise dans laquelle un nombre croissant d'investisseurs souhaitaient s'endetter, afin de placer ces capitaux bon marché dans des zones monétaires offrant des taux plus élevés.
Le risque lié à ces fameux «carry trades» a brutalement augmenté avec la publication des nouvelles données économiques suisses et la perspective d'une hausse du taux directeur de la Banque nationale, possiblement plus rapprochée que prévu. Ce changement de contexte explique pourquoi le cours euro-franc est retombé sous les 94 centimes dès jeudi.
Il n'est toutefois pas question d'un retour à l'époque du franc fort. Les exportations de l'industrie helvétique ont nettement progressé au fil de l'année, au point que Jean-Philippe Kohl, directeur adjoint de l'association industrielle Swissmem, a osé affirmer:
Les récriminations contre la cherté du franc restent néanmoins un classique du répertoire de l'industrie exportatrice. Professeur d'économie à l'université de Bâle, Yvan Lengwiler explique:
C'est pourquoi Jean-Philippe Kohl, de Swissmem, prend soin d'ajouter, par précaution, à sa déclaration optimiste:
Le taux de change reste stable
Ce scénario comporte pourtant un risque nettement plus faible que ce que pourraient laisser croire les plaintes récurrentes des exportateurs concernant le taux de change. En réalité, le cours euro-franc corrigé du pouvoir d'achat a évolué de façon quasiment stable depuis le premier choc inflationniste survenu dans le sillage de la crise du Covid, il y a cinq ans. Economiste chez Raiffeisen, Alexander Koch relève:
Mais ni l'agression russe contre l'Ukraine, ni les guerres au Proche-Orient, ni la politique imprévisible du président américain Donald Trump n'ont attisé la fuite vers le franc au point de provoquer une surévaluation selon les méthodes d'évaluation habituelles, constate Alexander Koch.
Le franc fort est certes un phénomène durable, mais la faible inflation du pays l'est tout autant. Pris ensemble, ces deux éléments rendent l'évolution du taux de change réel bien moins douloureuse que ce que certains exportateurs aiment à le répéter. Même la récente remontée de l'inflation en Suisse ne devrait pas changer grand-chose à ce constat de fond, du moins à court terme.
Ce qui change, en revanche, c'est que la Banque nationale retrouve davantage de marge de manœuvre dans la gestion de son taux directeur. «C'est d'abord une bonne chose», estime Alexander Koch, conscient qu'un pilotage fin de l'économie réussit mieux via le taux directeur qu'à travers de vastes interventions sur le marché des devises.
Une politique du franc pilotée par les taux d'intérêt est en outre mieux acceptée politiquement, notamment aux Etats-Unis, qu'une influence directe sur le taux de change — ce que la Banque nationale a souvent dû pratiquer ces dernières années, au grand dam de Donald Trump. (trad. joe)
