«Finke-Franzi», la Suissesse derrière l'immense succès de Dosenbach
La plus grande chaîne de magasins de chaussures de Suisse porte encore son nom: Dosenbach. Quelque 280 filiales arborent le nom de la fondatrice: Dosenbach. Pas moins de 1800 personnes gagnent encore leur vie en travaillant pour cette entreprise: Dosenbach. Si l’enseigne est très connue en Suisse, l’histoire hors du commun de sa création l’est moins. Tout a commencé au 19e siècle.
En 1853, la Lucernoise Anna Maria Francisca Buchmann avait 21 ans lorsqu’elle épousa Kaspar Dosenbach à Bremgarten (AG). Sellier de métier, celui-ci revenait tout juste de Paris. Ensemble, ils eurent 13 enfants et un atelier de sellerie florissant dans cette paisible bourgade sur la Reuss. Ses grossesses à répétition n’empêchèrent pas Franziska Dosenbach de tenir la boutique lorsque son mari travaillait à la journée chez ses clients.
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Le miracle de la standardisation
Dans les allées de la foire du cuir à Zurich, son attention fut attirée par nombreuses paires de chaussures de fabricants du sud de l’Allemagne. Celles-ci se distinguaient des chaussures des cordonniers suisses au prix prohibitif et dont la fabrication mettait parfois des semaines.
Franziska Dosenbach flaira immédiatement le potentiel de ces produits finis confectionnés à la chaîne. En 1865, elle en acheta quelques dizaines de paires et les mit en vente à titre d’essai dans sa boutique de Bremgarten.
L’histoire officielle de Dosenbach évoque le scepticisme général que ces «chaussures d’usine» rencontrèrent. Celles-ci trouvèrent néanmoins rapidement preneur, et l’entrepreneuse réalisa que l’ère industrielle jouait en sa faveur. La clientèle d’alors n’était plus disposée à attendre plusieurs semaines pour une paire de chaussures, et encore moins à payer des prix exorbitants.
En entrepreneuse avisée, Franziska Dosenbach investit donc dans ce nouveau secteur d’activité. Lorsqu’en 1867, deux fabricants de chaussures allemands lui proposèrent leur stock restant, elle saisit l’occasion. De là, les événements se succédèrent rapidement. En 1870, malgré le scepticisme persistant de l’industrie traditionnelle de la chaussure, Franziska commença à participer à la foire du Hirschengraben à Zurich en tant que vendeuse indépendante.
Le début du succès
Ses affaires marchèrent si bien que son stand à la foire devint rentable, et l’on se mit rapidement à la surnommer «Finke-Franzi», combinaison de l’alémanique Finke pour «chausson» et du diminutif de «Franziska».
A la foire de Zurich s’ajoutèrent bientôt celles de Lucerne, Berne et Bâle. «Finke-Franzi» proposait également ses chaussures sur les marchés de Brugg, Wohlen, Muri, Baden, Lenzbourg, Reinach, Mellingen, Aarau, Villmergen, Affoltern am Albis et Zoug. La première pierre de ce qui allait devenir un empire de la chaussure était posée.
En 1877, alors qu’elle s’affairait à développer cette activité, son époux Kaspar contracta une pneumonie et décéda. A 45 ans, Franziska Dosenbach se retrouva seule avec 13 enfants et une entreprise en plein essor.
Elle ne se laissa pourtant pas décourager et laissa de côté l’atelier de sellerie pour se concentrer sur la vente de chaussures bon marché produites en série. Un an seulement après le décès de son mari, elle ouvrit à Baden une filiale dont elle confia la direction à sa fille Johanna. Celle-ci fut suivie en 1881 par une nouvelle filiale en ville de Zurich, sur la Rennweg, artère commerçante historique.
Un second mariage avec un ami d’enfance
En 1883, année de l’exposition nationale organisée à Zurich, Franziska Dosenbach épousa en secondes noces son ami d’enfance Louis Wohler, de Wohlen (AG), un garde pontifical et hôtelier lui-même veuf. Wohler l’aida à tenir la comptabilité de l’entreprise. De son côté, Franziska Dosenbach poursuivit l’expansion de son activité, bâtissant son propre empire à une époque où les femmes étaient tolérées en tant que travailleuses, femmes au foyer et mères, mais pas à des postes de direction dans le monde des affaires.
Son entreprise constituait une exception à tous les égards. Archétype de la self-made woman, «Finke-Fränzi» n’était toutefois pas favorable au suffrage féminin, qu’elle estimait convenir aux intellectuels, mais pas aux femmes d’affaires comme elle.
La Belle Epoque vit évoluer le rapport à la chaussure: de simple consommable, elle devint un article soumis à des exigences croissantes en matière de forme, d’apparence et de confort. A partir de 1905, on commença à parler de «mode des chaussures», et celles-ci devinrent partie intégrante de l’image d’une personne. Dosenbach régit à cette tendance en élargissant son offre, allant jusqu’à importer des modèles des Etats-Unis.
Une femme devenue légende
Employant plus de 100 personnes et détenant 17 propriétés, Franziska Dosenbach trouvait tout de même le temps de se consacrer à la musique et aimait jouer du piano dans son salon. Cette talentueuse femme d’affaires s’éteignit en 1917 à l’âge de 85 ans au terme d’une longue maladie, et fut enterrée à Bremgarten. Le journal local, le Bremgarter Volksfreund, déclara à cette occasion que Franziska Dosenbach s’était forgé une activité professionnelle indépendante «inatteignable pour plus d’un commerçant de métier».
Le géant suisse de la chaussure surmonta par la suite deux guerres mondiales et les crises économiques du 20ᵉ siècle. Seule l’absence d’un successeur à la direction de l’entreprise finit par contraindre Carl Dosenbach, l’un des petits-fils de «Finke-Fränzi», à vendre celle-ci. L’offre retenue en 1973 fut celle Deichmann, une entreprise de chaussures allemande elle aussi riche d’une longue tradition, qui appartient de nos jours encore à la même famille.
Depuis, la plus grande enseigne de chaussures en Suisse est en mains allemandes. Néanmoins, les filiales suisses portent toutes encore le nom de leur fondatrice: Dosenbach.
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