«La plus grande erreur stratégique des Etats-Unis» menace la Suisse
Le président américain Donald Trump ne parvient toujours pas à mettre fin à sa guerre contre l'Iran. Même après bientôt huit mois de conflit. Les conséquences économiques se précisent pourtant de jour en jour et une nouvelle crise du coût de la vie se profile. Encore une.
Ce serait la deuxième en seulement sept ans. Entre 2021 et 2023, la pandémie de Covid a d'abord perturbé les chaînes d'approvisionnement, avant que le président russe Vladimir Poutine n'attaque l'Ukraine. L'inflation s'est envolée, les salaires n'ont pas suivi et l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a rapidement dénoncé «une crise du coût de la vie».
Les salaires ne suivent pas en Suisse
En Suisse, les prix à la consommation ont beaucoup moins augmenté que dans la zone euro, par exemple. Le pays a néanmoins enregistré un record historique peu enviable: pendant trois années consécutives, les salaires ont progressé moins vite que les prix. Les salaires réels ont donc reculé chaque année. Or, les statistiques de l'indice suisse des salaires remontent à la Seconde Guerre mondiale. Jamais auparavant le pays n'avait connu trois années aussi difficiles.
Depuis, les salaires réels sont repartis à la hausse pendant deux ans, en Suisse comme dans d'autres pays européens. Mais l'inflation provoquée par la guerre contre l'Iran menace désormais d'effacer ces progrès.
«La hausse du coût de la vie est devenue une préoccupation majeure pour les ménages ces dernières années», a constaté cette semaine le Fonds monétaire international (FMI), qui met en garde, dans une analyse, contre les conséquences des crises du coût de la vie.
Aux Etats-Unis, les prix étaient déjà supérieurs de 3,7% en septembre à leur niveau de l'année précédente. Une fois encore, les salaires ne suivent pas le rythme de l'inflation. Les Américains perdent donc du pouvoir d'achat: leurs salaires réels ont reculé entre août et septembre. Et la situation est similaire dans la zone euro, où les prix ont augmenté de 3,8% en septembre sur un an. Dès l'été, alors que l'inflation était encore moins forte, l'OCDE mettait en garde contre une baisse des salaires réels.
Avant la guerre contre l'Iran, l'inflation était pratiquement inexistante en Suisse. En septembre, elle atteignait pourtant de nouveau 1% sur un an, avec une tendance à la hausse. Selon l'institut conjoncturel KOF de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), la croissance nominale des salaires ne devrait être que de 1,1% en 2026. La marge de manœuvre se réduit donc brusquement: les salaires réels pourraient aussi bien augmenter que diminuer, selon le niveau d'inflation effectivement atteint cette année.
L'essence coûte déjà 50 centimes de plus
L'inflation menace donc une nouvelle fois le pouvoir d'achat. Son impact sur chaque famille dépend surtout d'un facteur: sa consommation de pétrole. Car les prix n'augmentent pas pour tous les produits, les produits pétroliers renchérissant particulièrement.
Selon le comparateur Heizöl24, le prix de 100 litres de mazout dépasse actuellement 170 francs, soit 80 francs de plus qu'avant la guerre contre l'Iran. Le diesel coûte en moyenne 2,45 francs le litre à l'échelle nationale. D'après le Touring Club Suisse (TCS), il ne se situe plus qu'à un centime de son record historique. Quant à l'essence sans plomb 95, son prix a atteint 2,16 francs cette semaine, soit environ 50 centimes de plus qu'avant le conflit.
Dans l'ensemble, les produits pétroliers coûtent environ 30% de plus qu'il y a un an en Suisse. Ils constituent ainsi la principale cause de l'accélération de l'inflation. Sans ce choc pétrolier, l'inflation ne serait pas de 1%, mais de seulement 0,3%. Les salaires réels augmenteraient et la Suisse ne serait pas menacée par une nouvelle crise du coût de la vie.
Or, rien n'indique vraiment que les produits pétroliers vont bientôt redevenir nettement moins chers, Donald Trump semblant de plus en plus naviguer à vue face à l'Iran. Le Wall Street Journal, pourtant favorable à la guerre elle-même, estime que «le président annonce tantôt la paix, tantôt l'anéantissement, passant si souvent de l'un à l'autre que les Américains, épuisés, ne savent plus quoi croire».
Le politologue américain John Mearsheimer parle de «la plus grande erreur stratégique de l'histoire des Etats-Unis». Martin Wolf, éditorialiste économique en chef du Financial Times, partage ce constat:
Les prix de l'immobilier pourraient finir par être touchés
Mais le choc sur les prix des produits pétroliers ne serait qu'un début, avertissait déjà le lobby Economiesuisse au commencement de la guerre contre l'Iran. Son chef économiste, Rudolf Minsch, prévenait que ce choc déclencherait une réaction en chaîne.
Car comme le pétrole, le gaz et l'électricité deviennent plus chers. Viennent ensuite les transports, les matières premières et les produits industriels. Enfin, avec un certain décalage, les prix alimentaires augmentent eux aussi sous l'effet du renchérissement des engrais.
En réponse à quoi, les banques centrales combattent l'inflation en relevant les taux d'intérêt. Les marchés financiers anticipent de nouvelles hausses des taux directeurs, tant de la part de la Réserve fédérale américaine (Fed) que de la Banque centrale européenne (BCE). Quant à la Banque nationale suisse (BNS), une augmentation progressive de son taux directeur, actuellement fixé à 0%, jusqu'à 0,5% est attendue.
La réaction en chaîne se poursuit alors et les taux hypothécaires sont entraînés à la hausse. Aux Etats-Unis, les taux des prêts hypothécaires à 30 ans, très répandus, atteignent des niveaux inédits depuis plus de 25 ans, à l'exception de la période du Covid.
La hausse des taux rend l'accession à la propriété moins abordable, ce qui freine la demande. Après une augmentation brutale des taux d'intérêt, il n'est donc pas rare que les prix immobiliers reculent, comme cela s'est produit ces dernières années au Canada et en Nouvelle-Zélande. En Suisse, la BNS a mis en garde à plusieurs reprises contre ce risque. C'est pourquoi les crédits hypothécaires ne sont accordés que si les acheteurs sont capables d'en supporter les charges même avec des taux d'intérêt nettement plus élevés.
Et les loyers finissent, eux aussi, par être touchés. Le Fonds monétaire international écrit:
Le choc pétrolier pourrait finalement déclencher une vague politique. Tout gouvernement contraint d'affronter les électeurs en pleine crise risquerait d'être balayé. C'est ce qui s'est produit lors de la précédente crise du coût de la vie.
Le choc pétrolier pourrait se retourner contre Trump
En 2024, des élections ont eu lieu dans dix grands pays. A chaque fois, les dirigeants sortants ont été battus. Selon le Financial Times, les chercheurs du projet «Parl Gov» ont examiné près de 120 ans d'histoire électorale sans trouver de précédent à une telle situation.
C'est également en 2024, une année marquée par l'inflation, que Donald Trump a remporté l'élection présidentielle américaine. Deux ans plus tard, l'inflation est de nouveau élevée et les républicains de Trump doivent défendre leurs majorités au Sénat et à la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat.
Mais les perspectives sont défavorables aux républicains, même dans leurs bastions comme le Texas et le Kansas. Les habitants de ces Etats étaient autrefois plus fidèles à Trump que la moyenne des Américains. Toutefois, comme le Wall Street Journal le rappelle, ils dépendent aussi davantage de la voiture: le choc pétrolier les frappe donc particulièrement durement. (trad. hun)
